Lambègue s'élançant alors: «Je me porte garant et champion de l'honneur de mon seigneur oncle.
«—Non, Lambègue, reprit froidement Pharien, je ne laisserai personne prendre un écu pour défendre mon droit en ma place. Voici mon gage: je suis prêt à prouver que je ne fis jamais trahison.
«—Vous n'avez donc pas nourri secrètement les fils de Bohor?
«—Eh! qu'importe, dit Lambègue, qu'il les ait ou non recueillis? Nourrir deux enfants, est-ce un cas de trahison?
«—C'est là pourtant ce qui le fait accuser, dit Claudas. Il faut qu'il le nie ou le reconnaisse.
«—Eh bien! reprit Lambègue, si l'on dit que ce soit un cas de trahison, je suis prêt à le démentir. Voyons, est-il ici quelqu'un prêt à soutenir que recueillir les fils d'un ancien seigneur soit forfaiture?»
Le chevalier, voyant l'assemblée applaudir à ces paroles de Lambègue, ne répondait pas: «Comment! dit Claudas, pensez-vous ne pas aller plus loin?» Alors le chevalier déposa son gage, Pharien tendit le sien, et ils allèrent s'armer. Mais, avant d'entrer dans la lice, le sénéchal avertit Lambègue de regagner sa maison sans perdre de temps, et de conduire les deux enfants à l'abbaye où la reine Hélène leur mère avait revêtu les draps de religion. Lambègue obéit, et déjà suivait avec les deux enfants le chemin de Moutier royal, quand Pharien combattit le chevalier accusateur et lui arracha la vie.
Comme il sortait victorieux des barrières, on vint apprendre à Claudas que les deux enfants n'étaient plus dans la maison de Pharien. Il fit approcher le sénéchal: «Rendez-moi, lui dit-il, les fils du roi Bohor: j'en prendrai soin, et je veux bien promettre sur les saints, dès qu'ils seront en âge de recevoir l'adoubement, que je les mettrai en possession de tout leur héritage. J'y joindrai le royaume de Benoïc, car, ainsi qu'on me l'a dit, le fils du roi Ban a cessé de vivre, et j'en ai grand regret; à mon âge, il est temps de penser à sauver son âme. J'ai dépouillé les pères parce qu'ils ne voulaient pas tenir de moi: les enfants, auxquels je rendrai leur héritage, ne me refuseront pas l'hommage.»
Les saints furent apportés, et sur les reliques Claudas, devant tous ses barons, jura de garder et protéger les fils du roi Bohor, et de les remettre en possession de leur patrimoine quand ils seraient en âge de chevalerie. Pharien, après avoir entendu le serment de Claudas, ne perdit pas un moment pour aller au-devant de son neveu. Il le rejoignit comme il était déjà en vue de l'abbaye de Moutier royal, et revint avec eux à Benoïc, où Claudas fit aux enfants la plus belle chère du monde. Toutefois il prit le parti de les enfermer dans une tour de son palais, sans les séparer de leurs deux maîtres Pharien et Lambègue. «Car, disait-il, on pourrait attenter à leur vie; il est à propos de les tenir sous bonne garde, jusqu'au jour où nous les armerons chevaliers et les investirons de leur ancien héritage.»