Or la dame qui trompa Merlin fut celle qui venait d'emporter Lancelot dans le lac; jamais, on peut le dire, mère ne fut plus tendre et ne donna plus de soins à son enfant. Elle n'était pas isolée dans le séjour qu'elle avait choisi; chevaliers, dames et demoiselles lui faisaient compagnie. D'abord elle s'enquit d'une bonne nourrice, et, quand l'enfant fut en âge de s'en passer, elle choisit un maître pour lui apprendre ce qu'il devait savoir afin de bien se contenir dans la vie du monde. On l'appelait tantôt le Beau trouvé, tantôt le Riche orphelin; mais la dame ne lui donnait pas d'autre nom que celui de Fils de roi. Il eut à huit ans la vigueur et le sens d'un adolescent, et témoignait déjà d'une grande passion pour les violents exercices. Il ne sortait pourtant jamais de la forêt, qui se prolongeait du point où le roi Ban avait rendu le dernier soupir jusqu'aux rivages de la mer. Pour le lac dans lequel la dame avait paru se plonger, ce n'était qu'une illusion et l'effet d'un enchantement. Dans la forêt s'élevaient de belles maisons, serpentaient des ruisseaux peuplés de poissons savoureux; le tout interdit aux yeux des étrangers par cette apparence de lac qui en occupait toute l'étendue.

Ici l'histoire laisse la Dame du lac et le petit Lancelot, pour parler des deux cousins, Lionel et Bohor, fils du roi Bohor de Gannes.

VI.

Pharien n'avait pas oublié les recommandations de la bonne reine de Gannes; il pourvut à la nourriture des deux enfants, prit un soin particulier de l'aîné et donna la maîtrise du plus jeune à son neveu Lambègue. D'ailleurs il n'avait confié le secret de la naissance de ces enfants à nul autre qu'à ce neveu et à sa femme, jeune et belle dame qui devait plus tard trahir sa confiance, et céder aux poursuites amoureuses du roi de la Déserte. Claudas, comme pour racheter ses torts, avait revêtu Pharien de la charge de sénéchal du pays de Gannes[12]. Mais il arriva que Lambègue eut connaissance de la mauvaise conduite de la dame, et, à compter de ce moment il avait voué une haine implacable au roi qui portait ainsi le déshonneur dans sa parenté. Pharien, averti par Lambègue, eut grande peine à croire à son malheur, car il pensait être aimé de sa femme épousée autant que lui-même l'aimait. Un jour que Claudas l'avait chargé d'un message, il fit semblant d'obéir et, à la tombée de la nuit, revint à son logis où il trouva le roi. Dans un premier mouvement de fureur, il avança pour le frapper: Claudas le prévint en s'élançant hors de la maison par une fenêtre. Le coupable échappé, Pharien jugea prudent de dissimuler: il vint au palais le lendemain, et tirant à l'écart Claudas: «Sire, dit-il, je suis votre homme lige, j'ai besoin de votre conseil. La nuit dernière, j'ai surpris dans la compagnie de ma femme épousée un de vos chevaliers.—Quel est-il? demanda vivement Claudas.—Je ne sais; ma femme a refusé de le nommer: mais il est de votre maison. Que dois-je faire? Et si telle chose vous arrivait, que feriez-vous?—En vérité, Pharien, répondit Claudas, si je le prenais sur le fait, comme cela paraît vous être arrivé, je le tuerais.—Cent mercis, mon seigneur!» Mais le roi n'avait ainsi parlé que pour mieux aller au-devant des soupçons de Pharien.

Rentré chez lui, le sénéchal ne dit pas un mot de reproche ou de plainte, mais il alla prendre sa femme par la main et la conduisit dans la tour de sa maison. Une vieille matrone eut charge de pourvoir à son manger, à tout ce qui pouvait lui être nécessaire. La chose demeura longtemps secrète: enfin la dame trouva moyen de faire avertir Claudas qui, allant à quelques jours de là chasser dans la forêt de Gannes, envoya vers Pharien un écuyer pour lui annoncer qu'il viendrait dîner chez lui. Le sénéchal accueillit le message avec de grands semblants de joie; la dolente prisonnière fut tirée de la tour et froidement avertie de bien recevoir le roi. Puis il alla au-devant de Claudas, le remercia de l'honneur qu'il recevait, et mit la maison à sa disposition. Au lever des tables, il sortit et Claudas prit place auprès de la dame sur une belle et riche couche[13]. Il apprit d'elle que Pharien l'avait reconnu et qu'elle était, depuis ce temps, enfermée dans la tour, où elle menait la plus malheureuse vie du monde. «Vous pourriez aisément me délivrer et tirer vengeance de Pharien. Il garde depuis trois ans chez lui les deux fils du roi Bohor, apparemment pour les aider à ressaisir leur héritage, quand ils seront en âge.—Je vous remercie, dit Claudas, de l'avis, et je saurai bien en faire mon profit.»

Il prit congé de Pharien, sans témoigner de ressentiment. Dans le nombre de ses barons, il comptait le proche parent d'un chevalier que Pharien avait mis à mort, au temps du roi Bohor, et c'est pour cela qu'il avait été dépouillé de ses fiefs. Claudas le fit venir: «Je veux bien, lui dit-il, vous donner moyen de vous venger de Pharien. Il nourrit en secret les enfants de Bohor; accusez-le de trahison, et, s'il nie, demandez à le prouver de votre corps contre le sien. Je vous promets après le combat la charge de sénéchal.»

Il n'en fallait pas tant pour décider le chevalier. Quand Pharien reparut en cour accompagné de Lambègue, ils reçurent du roi bon accueil. Mais le lendemain, au sortir de la messe, le chevalier aborde Claudas et lui dit assez haut pour être entendu de tous: «Sire, je demande raison de Pharien votre sénéchal. Je l'accuse de trahison. S'il me dément, je prouverai qu'il a recueilli secrètement les deux enfants du roi Bohor de Gannes.»

Claudas se tournant alors vers Pharien: «Sénéchal, vous entendez ce que ce chevalier avance contre votre honneur. Je ne puis croire que vous ayez ainsi répondu à ma confiance.

«—Je demande, répond Pharien, le temps de prendre conseil.

«—Quand on est atteint de félonie, on n'a pas, dit le chevalier, à demander conseil. On prend une hart, on la met à son cou, ou bien on dément l'accusation. Êtes-vous innocent, qu'avez-vous à craindre? Loyauté donne cœur à qui n'en aurait pas: et le meilleur chevalier se montre le pire de tous, quand il n'a pas le droit pour lui.»