La dame, après s'être un instant recueillie, dit au chevalier qu'elle avait confiance dans sa loyauté et qu'elle laissait en sa garde ce qui lui restait de plus cher au monde. Il ordonna à son sergent de conduire les deux enfants à sa maison, et pour lui, après avoir guidé la reine jusqu'à l'extrémité de la forêt, où se trouvait une abbaye qui la recueillit, il prit congé d'elle et revint vers Claudas, au moment où un message annonçait que Monteclair ne pouvait tenir longtemps. Claudas prit aussitôt le chemin du château, et les portes lui en furent ouvertes.

À compter de là, il fut maître incontesté des anciens domaines des rois Ban et Bohor.

Le moutier où la reine de Gannes venait d'être conduite était assez voisin de celui que la reine de Benoïc avait choisi. Les deux sœurs furent bientôt réunies, et l'on peut comprendre leur joie et leur douleur en se revoyant, en écoutant le récit mutuel de leurs récentes infortunes. L'abbesse, arrivée près de la reine de Gannes, lui coupa ses longs cheveux et lui donna le voile qu'elle avait demandé, pour se mettre entièrement à l'abri des entreprises et des inquiétudes de Claudas. Nous laisserons les deux sœurs dans leur pieuse retraite, pour nous informer de ce que devient le petit Lancelot.

V.

La dame[9] qui venait d'emporter Lancelot au fond du lac était une fée. En ce temps-là on donnait le nom de fées à toutes les femmes qui se mêlaient de sorts et d'enchantements. «Elles savaient, dit le conte des Bretes, la vertu des paroles, des pierres et des herbes: elles avaient trouvé le secret de se maintenir en jeunesse, en beauté, en merveilleuse puissance. On les rencontrait surtout dans les deux Bretagnes[10] au temps de Merlin, qui possédait toute la sagesse que le démon peut donner aux hommes.» En effet, Merlin était regardé chez les Bretons, tantôt comme un saint prophète, tantôt comme un dieu. C'est de lui que la Dame du lac tenait le savoir qui la mettait au-dessus de toutes les femmes de son temps.

On ne peut douter que Merlin n'eût été engendré dans une femme par un de ces malins esprits qui fréquentent notre monde et sont tellement possédés d'une ardeur impure qu'il leur suffit de regarder une femme pour perdre le pouvoir d'accomplir leurs mauvais desseins. Ils avaient la même ardeur d'imagination avant leur désobéissance et la création d'Ève. Enivrés d'admiration les uns pour les autres, un seul regard suffisait pour porter au comble leur bonheur réciproque. Merlin avait dû pourtant sa naissance à l'un d'entre eux[11]. Sur les marches d'Écosse vivait un vavasseur de condition assez médiocre: il avait une fille qui, venant en âge de prendre un époux, déclara qu'elle ne partagerait jamais la couche d'un homme qu'elle aurait vu de ses yeux. Les parents firent ce qu'ils purent pour lui ôter cette aversion étrange; elle répondit toujours que, si on la mariait contre son gré, elle deviendrait folle ou se donnerait la mort. Non qu'elle ne fût assez curieuse de savoir en quoi consistait le secret d'union conjugale; seulement, il lui répugnait de voir celui qui viendrait pour le lui apprendre. Le père, n'ayant pas d'autre enfant, ne voulut pas contraindre sa résolution: mais, après sa mort, le démon, instruit de tout, vint de nuit trouver la demoiselle, et lui murmura dans l'oreille quelques douces et flatteuses paroles: «Je suis, ajouta-t-il, un jeune étranger: je ne connais ici personne; j'ai appris que vous ne vouliez pas voir celui que vous pourriez aimer; je viens vous dire que j'avais pris une résolution pareille.» La demoiselle lui permit d'approcher, et reconnut qu'il était parfaitement taillé en chair et en os: car, bien que les démons soient de simples esprits et n'aient pas de formes corporelles, ils peuvent travailler l'air de façon à simuler la matière qui leur fait défaut. Ainsi fut trompée la demoiselle; elle prit en grande affection l'inconnu qu'elle ne voyait pas, et ne lui refusa rien de ce qu'il voulut lui demander.

À cinq mois de là, elle sentit qu'elle avait conçu, et, quand le terme arriva, elle mit secrètement au monde un enfant qu'on appela Merlin, comme l'avait recommandé celui qui l'avait engendré. On ne le baptisa pas; et il avait douze ans quand il fut conduit à la cour d'Uter-Pendragon, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie.

Après la mort du duc de Tintagel, quand Uter-Pendragon eut appris les moyens de tromper la duchesse, Merlin s'en alla demeurer dans les forêts profondes. Il avait les inclinations déloyales et trompeuses de son père, et comme lui possédait tous les secrets de la science humaine. Or, sur les marches de la Petite-Bretagne, était une demoiselle de grande beauté, nommée Viviane; Merlin conçut pour elle un violent amour, il vint aux lieux qu'elle habitait, et la visita de jour et de nuit. Elle était sage et bien apprise; tout en se défendant de ses entreprises, elle sut lui arracher l'aveu de sa science. «Je suis prête, lui dit-elle, à faire ce que vous demanderez de moi, si vous m'apprenez une partie de vos secrets.» Merlin, que l'amour rendait aveugle, consentit à lui dire de bouche tout ce qu'elle voudrait savoir. «Enseignez-moi d'abord, dit-elle, comment, par la vertu des paroles, je pourrais fermer une enceinte que personne n'apercevrait, et dont on ne pourrait sortir.—Ensuite, comment je pourrais tenir un homme aussi longtemps endormi qu'il me plairait.—Mais, dit Merlin, quel besoin avez-vous de pareils secrets?—Pour en user envers mon père; car, s'il venait jamais à découvrir que vous ou tout autre eût partagé mon lit, il me tuerait. Vous voyez combien il m'importe de connaître un moyen de l'endormir.»

Merlin lui enseigna l'un et l'autre secret qu'elle se hâta d'écrire en parchemin; car elle avait été mise aux lettres. Puis elle parut céder aux désirs de Merlin; mais, toutes les fois qu'il venait vers elle, elle lui posait deux noms de conjuration sur les genoux; il s'endormait et perdait tout moyen de lui ravir le doux nom de pucelle. Quand venait le point du jour et qu'elle l'éveillait, il croyait avoir obtenu tout ce qu'il avait désiré; car ce qu'il tenait de sa nature d'homme le laissait exposé aux mêmes méprises que nous autres, et la dame n'eût pu le tromper s'il avait été tout à fait démon. Les démons, on le sait, veillent toujours; ils ne connaissent pas le sommeil, et c'est un de leurs plus grands supplices.

Enfin la dame apprit encore tant de choses de Merlin qu'elle finit par l'enfermer dans une grotte de la périlleuse forêt de Darnantes, qui confine à la mer de Cornouaille et au royaume de Sorelois. Depuis ce temps Merlin ne fut plus jamais vu, et personne ne put dire l'endroit où il était retenu.