X.
La Dame du lac savait tout ce qu'Adragain avait dit des deux fils du roi Bohor, qu'ils étaient enfermés dans la tour de Gannes. Elle chercha, elle trouva le secret de les en tirer; et quand elle apprit que Claudas devait tenir une grande cour à la Madelaine, pour fêter l'anniversaire de son couronnement, elle prit à part une pucelle de sa maison en qui elle avait confiance: «Sarayde,» lui dit-elle, «vous allez vous rendre à Gannes; vous en reviendrez avec les deux fils du roi Bohor.» Puis elle lui apprit les jeux[17] qui devaient l'aider à faire le message.
Sarayde partit avec deux écuyers tenant en laisse deux lévriers. Vers tierce (neuf heures du matin), elle sortit de la forêt, et l'un des écuyers envoyé à la découverte lui rapporta que le roi Claudas venait de prendre place à table. Montée sur un riche palefroi, la demoiselle arriva aux portes du palais; elle recommanda aux deux écuyers de l'attendre, et elle avança, tenant ses lévriers avec une chaîne d'argent. Claudas était assis au milieu de ses barons; en face de lui Dorin son fils qu'il venait enfin d'adouber. À cette occasion, contre son ordinaire, il avait fait de grandes largesses; car son voyage à la cour d'Artus lui avait fait sentir les avantages de la libéralité.
Tout-à-coup entre dans la salle la demoiselle du lac. Elle traverse les rangs qui la séparaient du fauteuil de Claudas: «Roi, dit-elle, Dieu te sauve! La plus grande dame du monde m'envoie vers toi; elle t'estimait jusqu'à présent à l'égal des plus grands princes; mais je serai forcée de lui dire qu'il y a plus à blâmer en toi qu'à louer, et que tu n'as pas moitié du sens, de la prouesse et de la courtoisie qu'elle supposait.
«—Soyez, demoiselle, la bienvenue! répondit Claudas. La dame qui vous envoie peut avoir entendu dire de moi plus de bien qu'il n'y a; mais, si je savais en quoi elle s'est méprise, je travaillerais à m'amender. Dites-moi, par la chose que vous aimez le mieux, pourquoi je devrai perdre ses bonnes grâces.
«—Vous m'avez conjurée de façon à me contraindre à parler. Oui, l'on avait dit à ma dame que nul ne vous surpassait en sens, débonnaireté, courtoisie; elle m'avait envoyée pour juger de la vérité de ce rapport, et je vois que vous manquez des trois grandes vertus du prud'homme: le sens, la débonnaireté, la courtoisie.
«—Si je ne les ai pas, vous avez, demoiselle, juste raison de tenir faible compte du reste. Il peut m'être arrivé d'agir en fou, en félon, en vilain; mais je n'en ai pas gardé le souvenir.
«—Il faut donc vous le rappeler. N'est-il pas vrai que vous retenez en prison les deux enfants du roi Bohor? pourtant, tout le monde sait qu'ils ne vous ont jamais fait dommage. N'est-ce pas une manifeste félonie? Les enfants réclament surtout les soins, la douceur, l'indulgence: comment serait débonnaire celui qui les traite avec rudesse et injustice? Vous n'avez pas plus de sens que de bonté; car, si l'on parle des fils du roi Bohor, vous donnez à penser que votre intention est d'abréger leurs jours: on les prend en pitié, et l'on vous hait, à cause d'eux. Est-il sage de donner sujet à tous les gens honnêtes de vous accuser de déloyauté? Si vous aviez en vous la moindre courtoisie, ces deux enfants, dont la naissance est plus haute que la vôtre, seraient ici, à la première place et traités en fils de roi. On vanterait alors la gentillesse qui vous ferait tenir les orphelins en honneur, tant qu'ils ne sont pas en âge de recueillir leur droit héritage.
«—Dieu me garde! fait Claudas, je reconnais que j'ai suivi jusqu'à présent un mauvais conseil, et j'entends faire mieux désormais. Allez, mon connétable, à la maison des deux fils du roi Bohor, et conduisez-les ici avec leurs maîtres, dans la compagnie de chevaliers, valets et sergents. Je veux qu'on les traite en fils de roi.»