Le connétable obéit; il arrive à la chambre des deux enfants, comme ils étaient encore émus d'un grand trouble causé par Lionel. Lionel était le cœur d'enfant le plus démesuré que l'on pût voir; aussi Galehaut, le vaillant seigneur des Îles foraines, le surnomma-t-il Cœur sans frein, le jour qu'il fut armé chevalier.

La veille, les deux enfants assis au souper mangeaient de grand appétit et, suivant leur habitude, à la même écuelle, quand Lionel, jetant les yeux sur Pharien son maître, vit qu'il se détournait pour cacher ses larmes. «Qu'avez-vous, beau maître, à pleurer? lui demanda-t-il.—Ne vous en souciez, répond Pharien, il ne servirait à rien de le dire.—Je le veux pourtant savoir, et, par la foi que vous me devez, je vous demande de me l'apprendre.

«—Pour l'amour de Dieu, répond Pharien, ne me contraignez pas à parler d'une chose qui ne pourrait que vous affliger.—Eh bien! je ne mangerai pas avant de le savoir.

«—Je vous le dirai donc: je pensais à l'ancienne grandeur de votre lignage; à la prison où vous êtes enfermés; à la grande cour qu'on tient, en ce moment, où vous devriez tenir la vôtre.

«—Quel homme ose tenir sa cour où je devrais tenir la mienne?—C'est le roi Claudas de la Déserte; il porte aujourd'hui la couronne dans cette ville, la première de votre héritage. Il vient d'armer chevalier son fils, et c'est pour moi grand sujet de deuil, de voir tant abaissé le noble lignage que Dieu jusqu'alors avait tant protégé.»

En écoutant Pharien, l'enfant sent son cœur gonfler; il donne du pied contre la table, la renverse et se lève, les yeux rouges, le visage ardent, comme si le sang allait crever ses joues. Pour mieux ruminer sa douleur il sort de la chambre, monte plus haut et va s'accouder à une fenêtre donnant sur les prairies. Pharien l'a bientôt rejoint: «Sire, au nom de Dieu, dites ce que vous avez: pourquoi nous laisser ainsi? Revenez à la table, vous avez besoin de manger; faites au moins semblant de le faire, pour votre jeune frère qui ne touchera pas seul à votre écuelle.—Non, laissez-moi, je n'ai pas faim.—Eh bien, nous ne mangerons pas non plus.—Quoi! n'êtes-vous pas à moi, mon frère, son maître et vous? J'entends que vous retourniez à table, et pour moi, je ne mangerai pas avant d'avoir fait ce que j'ai en pensée.—Dites-moi quelle est cette pensée: vous devez la confier à ceux qui pourraient y mettre conseil.—Je ne la dirai pas.—Et moi, je quitte votre service; dès que vous ne nous demandez plus conseil, nous sommes devenus inutiles.» Pharien fait un pas en arrière, et Lionel qui l'aimait tendrement lui crie: «Ah! maître, ne me quittez pas: vous me feriez mourir: je vais tout vous dire. Je ne veux pas m'asseoir à table avant d'être vengé de ce roi Claudas.—Et comment pouvez-vous espérer de le faire?—Je lui manderai de venir me parler, et quand il sera venu je le tuerai.—Et quand vous l'aurez tué?—Les gens de ce pays ne sont-ils pas mes hommes? Ils me feront secours, et, s'ils me manquent, j'aurai la grâce de Dieu qui vient en aide au bon droit. Bien soit venue la mort, si je la reçois pour mon droit défendre! Ne vaut-il pas mieux mourir à honneur que d'abandonner à d'autres son héritage? Mon âme n'en sera-t-elle pas mieux à l'aise, et qui déshérite fils de roi ne lui enlève-t-il pas plus que la vie?

«—Non, beau sire, dit Pharien, vous ne ferez pas cela: vous y perdriez la vie avant celui que vous tenteriez de frapper. Attendez que vous soyez en âge; alors vous aurez des amis, des soutiens de votre droit.» Tant le prie Pharien que Lionel consent à remettre à un autre temps ses projets de vengeance. «Faites seulement, dit-il, que je ne voie pas Claudas ni son fils; je ne pourrais me contenir en leur présence.»

Il se mit au lit, et Pharien ne dormit pas, car il savait que rien ne pouvait distraire Lionel de sa résolution. Le lendemain il fallut de nouvelles instances des maîtres pour décider les deux enfants à rompre le jeûne. Ils étaient à table, quand arriva le connétable du roi Claudas. En preux et courtois chevalier, il s'agenouilla devant Lionel et lui dit: «Sire, monseigneur le Roi vous salue. Il mande et prie vous, votre frère et vos maîtres de venir voir sa cour; il entend vous y recevoir comme il convient de recevoir fils de rois.»

«—J'irai!» dit aussitôt Lionel, en se levant le visage illuminé de joie. «Beau maître, faites compagnie à ces nobles seigneurs, pendant que je passerai un instant dans la chambre voisine.» Il sort, appelle un chamberlan et lui demande un riche couteau qu'on lui avait donné pour joyau. Comme il le passait sous sa robe, Pharien, inquiet de ce qu'il était allé faire, entrevoit la lame et l'arrache de ses mains. «Alors,» dit Lionel, «je ne sortirai pas; vous me haïssez, je le vois, puisque vous m'enlevez ce qui est à moi, ce qui ferait ma joie.—Mais, sire, reprend Pharien, y pensez-vous? Pourquoi voulez-vous emporter cette arme? Laissez-la moi prendre, je saurai la cacher mieux que vous.—Me la donnerez-vous quand je la demanderai?—Oui, si vous ne vous en servez que par mon conseil.—Je n'entends rien faire qui soit à blâmer ni qui puisse tourner à dommage pour vous.—Le promettez-vous?—Écoutez-moi, beau maître, vous avez le couteau, gardez-le; peut-être en aurez-vous besoin plus que moi.»

XI.