Claudas cependant rendait les derniers honneurs au corps de son fils. Il prononçait sur lui une longue et douloureuse complainte, sans prendre souci du nouvel orage qui allait fondre sur lui.
Toute la ville de Gannes s'était en effet émue en apprenant que les deux fils de leur droit seigneur étaient retenus et qu'ils allaient être jugés par la cour des barons de la Déserte. Les chevaliers de Gannes, les bourgeois de la ville avaient pris les armes, et Pharien, dès qu'il fut rentré dans la tour avec son neveu Lambègue, l'implacable ennemi de Claudas, avait mandé tous ses amis pour tenir conseil avec eux. Ils avaient tous juré de mourir avant de laisser à Claudas le temps de frapper les deux enfants. La tour était à eux; ils en fermèrent les issues et la munirent de provisions. Quand ils surent que Claudas avait mandé les hommes de la Déserte, dans la crainte d'un prochain soulèvement des hommes de Gannes, ils prirent les devants et allèrent l'assiéger dans son palais. «Nous avons, dit Pharien, plus de gens que le roi Claudas ne peut en réunir. Nous avons pour nous le droit, puisqu'il s'agit de la vie de nos seigneurs; nous gagnerons, en les défendant, honneur dans le siècle, bon loyer dans le ciel; car on doit, pour garder le corps de son droit seigneur, mettre le sien en péril. Mourir pour lui, c'est comme si l'on mourait pour les Sarrasins.»
Chevaliers, sergents, bourgeois et fils de bourgeois entourèrent le palais au nombre de plus de trente mille. Le roi Claudas, à leur approche, demanda froidement ses armes. Il endossa le haubert, laça le heaume, pendit l'écu à son cou et ferma l'épée acérée à son flanc gauche. Puis il se montra aux fenêtres, tenant en main sa grande hache de combat. «Pharien,» demanda-t-il au sénéchal qu'il aperçut dans la foule, «qu'y a-t-il, et que veulent toutes ces gens?
«—Ils redemandent leurs droits seigneurs, les fils du roi Bohor.
«—Comment, Pharien! ne sont-ils pas comme vous mes hommes?
«—Sire roi, nous ne sommes pas venus ici pour tenir plaids. J'avais en garde les deux fils du roi Bohor; il faut que vous nous les rendiez. Demandez ensuite ce qu'il vous plaira, vous nous trouverez prêts à y faire droit: mais, si vous refusez de nous rendre les enfants, nous saurons bien les reprendre; il n'est pas un seul de ceux que vous voyez ici qui ne soit prêt à mourir pour les défendre contre vous.
«—Chacun fasse donc comme il pourra. Sans vos menaces, j'aurais peut-être accordé de plein gré ce que je refuse maintenant.»
L'assaut commença aux arcs, aux arbalètes, aux frondes tortillées. Pierres, flèches et carreaux volent par milliers. Le feu est ensuite allumé et lancé par les frondes. Claudas fait ouvrir la grande porte et sort la lourde hache en mains. Les dards pleuvent sur lui, pénètrent dans son haubert; il tient bon, et malheur à ceux qui s'aventurent trop près de lui! Mais, à la fin, Lambègue fend la foule, arrive à lui et lui coule le fer de son glaive dans le haut de l'épaule. Le roi tombe de cheval; pour ne pas mesurer la terre il s'adosse au mur, et d'un suprême effort arrache l'arme sanglante. Lambègue revient à la charge; si bien qu'après une longue défense, Claudas fléchit et tombe sans connaissance. L'autre pose un genou sur lui, délace son heaume, et levait déjà le bras pour lui trancher la tête, quand Pharien accourt, assez à temps pour lui arracher des mains sa victime. «Que vas-tu faire, beau neveu? Veux-tu tuer le roi qui a reçu ton hommage? S'il t'avait déshérité, encore le devrais-tu défendre de mort.—Comment! fils de mauvaise mère, répond Lambègue, voudrez-vous garantir le traître infâme qui vous a honni, qui menace aujourd'hui la vie de nos seigneurs liges?—Neveu, écoute-moi: il n'est jamais permis de pourchasser la mort de son seigneur, avant de lui avoir rendu la foi. Quelque chose qu'ait fait Claudas ou qu'il veuille faire, nous sommes ses hommes et tenus de garantir sa vie. Nous ne nous sommes levés contre lui que pour le salut des enfants de notre premier seigneur que nous avions en garde.» Ce disant, Pharien saisissait le nazal du heaume de Claudas et découvrait son visage à demi. Et le roi qui avait bien entendu ce qu'il avait dit: «Ah! Pharien, soyez loué! Prenez mon épée, je la rends au plus loyal des chevaliers. Je vous remettrai les deux enfants; mais ils n'auraient eu rien à craindre, quand même je les eusse tenus dans la tour de Bourges.»
Pharien aussitôt donna l'ordre de cesser l'assaut. Il apprit aux gens de Gannes que le roi Claudas consentait à rendre les enfants, et qu'ils ne devaient pas tarder à les revoir. Puis il entra dans le palais avec Claudas; les deux lévriers, que tout le monde croyait reconnaître pour les fils de Bohor, furent amenés et remis aux mains de leurs maîtres. Pharien, après les avoir montrés au peuple assemblé devant les murs du château, les reconduisit dans la tour. Beaucoup le blâmaient d'avoir préservé de mort le roi Claudas, et Lambègue surtout frémissait de rage en songeant à l'occasion qu'il avait perdue. Mais, dans la tour, tout respirait la joie causée par la délivrance et le retour des deux enfants.
Quand vint la nuit, à l'heure où la demoiselle Sarayde détruisait l'enchantement, les lévriers reparurent à la place de Lionel et Bohor. Qu'on se représente l'étonnement, la douleur, l'indignation des chevaliers de Gannes! «Claudas,» crient-ils, «nous a trompés. Il faut retourner vers lui, le déchirer en mille morceaux, mettre tout à feu et à sang.» De toutes les douleurs, la plus grande fut celle de Pharien. Il tordait ses poings, déchirait ses vêtements, égratignait son visage, sanglotait et poussait des cris qu'on entendait à distance. Le bruit fut alors si général que Claudas finit par en distinguer les échos. Il demande d'où provenaient ces éclats de voix.—«De la grande tour.» Il envoie un sergent, qui revient bientôt épouvanté. «Ha! sire,» dit-il, montez à cheval, fuyez. Tout le peuple arrive pour abattre le palais et vous arracher la vie. Ils disent que vous avez tué les deux fils de leur ancien roi, et que vous n'avez donné que deux lévriers à leur place.» Claudas ne comprend rien à ce qu'on lui réclame: il demande cependant ses armes, quoique tout meurtri des blessures reçues dans le précédent combat. «Ah!» s'écrie-t-il douloureusement, «royaumes de Gannes et de Benoïc, combien vous me donnez de tourment! et quel grand péché commet celui qui déshérite les autres! Pour lui plus de paix, plus de sommeil. Est-il une tâche plus dure que de gouverner le peuple dont on n'a pas le cœur? Hélas! dame nature reprend toujours le dessus, les hommes reviennent toujours à leur droit seigneur. D'ailleurs il n'est pas supplice pareil à celui de voir un autre jouir de ses propres honneurs, régner où l'on devrait régner soi-même: nulle douleur comparable à celle de l'exil et du déshéritement.»