Ainsi parlait et pensait Claudas, entouré de tous ses chevaliers armés, devant les portes de son palais. La nuit venait de tomber, les rues voisines étaient tellement éclairées de torches et de lanternes qu'on eût pu se croire en plein midi. Pharien, au premier rang, avant de donner le signal, prononçait à haute voix la complainte funèbre des enfants, quand le roi Claudas demanda à lui parler: «Pharien, dites-moi, que veulent toutes ces gens? Est-ce pour mon bien ou mon dommage qu'ils se sont assemblés?—Sire,» dit Pharien, «vous deviez nous rendre les deux fils du roi Bohor, et vous avez à leur place livré deux chiens. Le nierez-vous? Les voici devant vous.»
Claudas regarde, paraît surpris, interdit. Après avoir un peu pensé: «Voilà bien, dit-il, les lévriers que la demoiselle avait amenés ce matin. C'est elle qui en aura fait l'échange contre les enfants. Mais, beau doux ami Pharien, ne m'accusez pas: devant tous vos amis, je suis prêt à jurer que j'ai tenu ce que j'avais promis, et que le blâme de ce qui arrive ne peut retomber sur moi. Je consens à garder même votre prison jusqu'au moment où l'on saura ce que les enfants sont devenus.»
Pharien ajoute foi aux paroles de Claudas; car il avait vu la demoiselle mener en laisse les lévriers et couronner de fleurs les deux enfants. Mais l'offre que lui fait le roi Claudas de tenir sa prison le met dans une autre crainte. Il connaît la haine furieuse de son neveu Lambègue, et la vie de Claudas lui paraît en grand danger, s'il vient à le prendre en sa garde. Lambègue le défiera ou le frappera sans le défier, et, dans les deux cas, il aura une vengeance à poursuivre: contre Claudas, en raison de l'injure qu'il lui a faite en lui enlevant l'amour de sa femme; contre Lambègue, meurtrier de celui qui se sera confié à sa garde. Il répond donc au roi que, tout en ajoutant foi à ses paroles, il ne peut promettre que les gens de Gannes soient aussi faciles à persuader. «Laissez-moi leur parler, avant de rien décider.»
Il revient aux barons et bourgeois de Gannes qui l'attendaient avec impatience, les heaumes lacés, les écus pendus au cou: «Le roi Claudas,» leur dit-il, «se défend de trahison; il a cru livrer les enfants du roi, et il offre de tenir votre prison, jusqu'à ce qu'on découvre le secret de cette aventure. C'est à moi qu'il veut se confier; mais je ne consentirai à le garder que si vous me promettez de ne rien tenter contre lui, avant de savoir ce que les enfants sont devenus.
«—Comment! bel oncle,» dit alors Lambègue, «pouvez-vous bien vous porter garant du meurtrier de nos seigneurs liges! Oh! si l'on savait toutes les hontes qu'il vous a faites, vous ne seriez plus entendu ni reçu dans aucune cour seigneuriale[18].
«—Beau neveu, je ne suis pas étonné de t'entendre ainsi parler; on ne peut demander un grand sens dans un cœur d'enfant. Tu as maintes fois témoigné de ta prouesse, mais tu as encore besoin de consulter le miroir de parfaite prud'homie. Laisse-moi te donner un peu du sens qui te manque. Tant que tu compteras parmi les jeunes, use de discrétion dans les conseils; ne parle pas avant que les anciens n'aient donné leur avis. En bataille, tu ne dois attendre ni vieux ni jeune; élance-toi des premiers, fais si tu le peux le plus beau coup. Mais, dans le conseil, c'est aux enfants à attendre les hommes d'âge; et, s'il est beau de mourir en combattant, il est honteux de parler avant son tour pour dire une folle parole. Tous ceux qui m'écoutent savent mieux que toi distinguer quel est sens, quelle est folie. Peut-être quelques-uns vont-ils cependant demander la tête de Claudas: mais alors comment échapperons-nous à la honte d'avoir immolé sans jugement notre seigneur lige? De bon ou de mauvais gré, ne lui avons-nous pas fait hommage et prêté serment de fidélité, à mains jointes? Une fois engagés, ne sommes-nous pas tenus de garder son corps envers et contre tous? La plus grande félonie est, nous le savons, de porter la main sur son seigneur. S'il a mépris envers son homme, l'homme doit en porter plainte devant la cour, qui l'ajournera à quinzaine pour montrer son droit. Le seigneur refuse-t-il de réparer le méfait ou de le reconnaître, l'homme doit lui rendre son hommage, non pas secrètement, mais en pleine assemblée de barons.
«Et l'homme en renonçant à l'hommage ne reprend pas encore le droit de frapper son ancien seigneur, à moins qu'il n'en soit le premier frappé. Maintenant, vous, seigneurs et bourgeois, si vous me donnez sûreté que le roi Claudas n'ait rien à craindre de vous tant qu'il sera sous ma garde, je consentirai à le tenir en ma prison; et, si vous refusez, chacun alors fasse de son mieux! Mais au moins ne perdrai-je pas mon âme, ni dans ce monde mon honneur, en consentant à la mort sans jugement de celui qui fut mon seigneur lige.»
Pharien s'éloigna afin de leur laisser toute liberté de se conseiller. Les plus jeunes barbes, animées par Lambègue, l'emportèrent en décidant qu'ils ne désarmeraient pas si Claudas ne se rendait sans conditions et sans recours à d'autres juges. Ils le déclarent à Pharien, qui va retrouver aussitôt le roi Claudas: «Sire, défendez-vous le mieux que vous pourrez: ils ne veulent pas entendre raison, ils demandent que vous vous rendiez à eux sans condition.—Et vous, Pharien, que me conseillez-vous?—De combattre jusqu'à la mort; le droit les quitte pour venir à vous, et chacun de vos hommes vaudra, croyez-le, deux des leurs. Comme votre homme, je me sépare de ceux qui veulent votre mort: mais, Sire, jurez-moi sur les saints que vous n'avez rien tenté contre les fils du roi mon ancien seigneur, qu'ils vivent tous deux et que vous n'avez pas en pensée de les faire mourir. Non que je soupçonne votre loyauté; mais parce que votre serment me mettra le cœur plus à l'aise, et me permettra de soutenir en toutes les cours que je suis revenu vers vous uniquement par devoir.»
Claudas lui tendit la main gauche, et dressant la main droite vers le moutier qu'on apercevait à petite distance: «Par les saints de ce moutier, dit-il, les enfants du roi Bohor de Gannes n'ont été tués ni blessés de ma main; j'ignore ce qu'ils sont devenus, et, s'ils étaient à Bourges, ils n'auraient encore rien à craindre de moi, bien qu'ils m'aient causé le plus grand deuil du monde.»
L'assaut du palais fut une seconde fois commencé. Claudas se défendit comme un lion; Pharien ne voulut tendre son glaive contre nul chevalier de la terre de Gannes; mais il se contentait de défendre le corps du roi, en désarmant ceux qui le serraient de trop près. La nuit força les assiégeants à se retirer avant d'avoir fait la moindre brèche aux murailles. Un chevalier d'assez mince prud'homie, le châtelain de Hautmur, proposa de revenir au conseil de Pharien, en promettant de ne pas attenter aux jours de Claudas, tant qu'il garderait la prison de Pharien. «Lambègue et moi, dit-il, ne prendrons pas d'engagement; nous éviterons de nous trouver au milieu de ceux dont Claudas recevra la promesse. Ainsi resterons-nous libres de nous venger tous de ce méchant roi.»