Si les chevaliers et les bourgeois de Gannes ne voulaient pas se parjurer, ils n'étaient pas fâchés d'en voir d'autres éviter de s'engager comme eux. Ils envoyèrent vers Pharien pour lui dire qu'ils consentaient à promettre de ne pas attenter aux jours de Claudas, si Claudas consentait à tenir prison. Pharien porta leurs paroles au roi, tout en prévoyant que Lambègue et le châtelain de Hautmur auraient grande peine à maîtriser leur mauvais vouloir. «Sire,» lui dit-il, «je vous porte les offres des hommes de la ville: mais il faut, en tous cas, nous prémunir contre la trahison: une fois en ma garde, c'est moi qui serais à jamais honni s'il vous arrivait malheur. Ce n'est pas, vous le savez, que je vous aime: je vous hais au contraire, et n'attends qu'une occasion légitime de venger ma propre injure; mais je n'entends donner à personne le droit d'accuser ma prud'homie. Mon conseil est que vous revêtiez de vos armes un des deux chevaliers qui voudront bien consentir à partager votre prison.—Pharien,» répond Claudas, «j'ai confiance en vous, je ferai tout ce qu'il vous plaira de me conseiller.»
Pharien, accompagné du roi, alla trouver les gens de la ville: «Seigneurs, j'ai parlé à notre seigneur le roi. Il consent à tenir ma prison, sur la promesse que vous m'avez faite de ne pas tenter de l'arracher de ma garde. Approchez, sire roi Claudas: vous allez vous engager à tenir ma prison, dès que je vous avertirai de le faire.» Le roi lève la main et prend l'engagement qui lui est demandé.
«—Je veux aussi que vous soyez accompagné des deux plus hauts barons de vos domaines, tels que les sires de Châteaudun et de Saint-Cyr. Un roi couronné ne doit pas avoir pour compagnons de captivité des ribauds ou de pauvres sergents.»
Claudas retourne sur ses pas et décide aisément à le suivre les deux barons proposés par Pharien: il revient avec eux, après avoir changé d'armes avec le seigneur de Saint-Cyr. Pharien leur fait promettre de ne pas sortir de prison sans qu'il leur en ait donné congé; puis revenant à ceux de Gannes: «Bonnes gens,» leur dit-il, «vous allez jurer de ne rien tenter contre la vie ou la sûreté de mes trois prisonniers.» Tous ceux qui l'entendent prononcent le serment, et la foule se dissipe avec une satisfaction apparente. Claudas et ses deux compagnons sont conduits dans la grande tour de Gannes par Pharien et douze chevaliers, au nombre desquels se trouvèrent Lambègue et le sire de Hautmur. Comme ils passaient le dernier degré, Lambègue approche du chevalier revêtu des armes de Claudas et lui enfonce son épieu dans la poitrine. Le chevalier, frappé d'un coup mortel, tombe aux pieds de Pharien qui, frémissant d'indignation, prend une hache appendue aux parois de la salle et s'élance sur son neveu. «Comment!» crie Lambègue, «voulez-vous me tuer pour m'empêcher de punir l'odieux Claudas? Laissez-moi au moins le temps de l'achever.» Pharien ne répond qu'en laissant tomber sa hache sur lui: malgré l'écu dont se couvre Lambègue, le tranchant traverse le cuir sous la boucle, descend sur le bras gauche, entre dans les chairs jusqu'à l'os de l'épaule. Lambègue tombe couvert de sang, et Pharien montrant une lance et une épée posées sur le râtelier: «Défendez-vous, sire roi; je suis avec vous contre ces félons; tant que j'aurai un souffle de vie, ils ne vous toucheront pas.»
Des dix chevaliers qui étaient venus avec Lambègue et Hautmur, nul ne voulut faire mine de les seconder: Pharien d'un second coup de hache eut raison du sire de Hautmur; il revenait à son neveu, résolu de lui arracher la vie, quand celle qui avait le plus vrai sujet de haïr Lambègue, la femme épousée de Pharien, sortit tout échevelée de la chambre où elle était depuis si longtemps retenue, et se jetant entre l'oncle et le neveu: «Ah! gentil Pharien, cria-t-elle, ne tuez pas le meilleur chevalier du monde, le fils de votre frère! vous en auriez à jamais honte et regret. S'il hait tant le roi Claudas, c'est, vous le savez, pour l'amour de vous dont il voulait venger la honte. C'est moi seule que vous devez tuer; je l'ai mieux mérité que lui.» À la vue de cette femme accourant défendre son implacable accusateur, Pharien s'était arrêté; puis, sans répondre, s'était rejeté sur le sire de Hautmur qui venait de se relever. Les dix autres chevaliers de leur côté défendirent leur compagnon, fondirent sur le sénéchal et l'eurent bientôt couvert de sang. C'en était fait de lui, si Lambègue ne se fût redressé et n'eût aussitôt pris le parti de son oncle. De part et d'autre on baisse les épées, les glaives: les dix chevaliers descendent les degrés de la tour, et la dame ne perd pas un seul moment pour étancher le sang et bander les plaies de Pharien. Lambègue mêlait ses larmes au sang qui l'inondait; peu à peu, Pharien sent apaiser son ressentiment, il regarde tour à tour sa femme, son neveu; il leur tend en pleurant ses deux mains. Lambègue apprit de lui que ce n'était pas Claudas qu'il avait frappé, et se repentit sincèrement de sa déloyale agression. Ici l'histoire laisse Pharien et les prisonniers, pour revenir aux enfants que la Dame du lac a recueillis.
XIV.
Le bon accueil que les enfants du roi Bohor avaient reçu de la Dame du lac et de Lancelot ne leur avait pas fait oublier Pharien et Lambègue. Ils pleuraient, perdaient leurs couleurs et paraissaient maigrir à vue d'œil. La dame s'en aperçut et voulut savoir ce qu'ils pouvaient désirer; à toutes les demandes, ils opposaient un silence farouche. Lancelot fut plus heureux: il apprit ce qu'ils étaient, ce qu'ils avaient fait, leur séjour dans la tour de Gannes, leur arrivée chez Claudas, le danger auquel ils avaient échappé, grâce à la demoiselle aux deux lévriers; le grand coup d'épée que Dorin avait reçu, enfin leur inquiétude du sort des deux maîtres. Lancelot sentit en les écoutant qu'il les en aimait plus: comme il avait pris sur eux, sans le vouloir, une grande autorité: «Soyez toujours,» leur dit-il, «ce que vous avez été chez Claudas: fils de roi doit être sans pitié pour ceux qui l'ont dépouillé; fils de roi doit passer en prouesse tous les autres.»
Pour la Dame du lac, elle jugea qu'il était temps de réunir les maîtres et les deux enfants. Mais Pharien avait à se défendre des bourgeois de Gannes qui le tenaient à son tour assiégé, l'accusant d'avoir pris contre eux le parti de Claudas, et d'avoir sacrifié les fils du roi Bohor. La Dame du lac donna mission à l'une de ses demoiselles de se rendre à Gannes, et d'en ramener Pharien. Lionel, quand elle partit, lui confia sa ceinture et celle de son frère: «En les reconnaissant, lui dit-il, ils n'hésiteront pas à vous suivre. Mais, ajouta la Dame du lac, contentez-vous, demoiselle, de ramener les deux maîtres. Il ne faut pas laisser deviner à d'autres le secret de ma demeure.»
En arrivant à Gannes, la demoiselle s'enquit de celui qui parmi les habitants avait le plus d'autorité. On lui désigna Léonce de Paerne, proche parent du roi Ban, qui ne tenait rien de Claudas et demeurait fidèle aux héritiers des deux rois de Gannes et de Benoïc. Sans éveiller la défiance des bourgeois, Léonce entra dans la tour où Pharien et Lambègue étaient assiégés. Qu'on se représente la joie des deux maîtres en reconnaissant aux mains de la demoiselle la ceinture de leurs élèves qui, leur dit-on, ne désiraient rien tant que de les revoir! «Ma demoiselle, dit Pharien, vous connaissez les mauvais sentiments des gens de la ville: ils nous accusent de félonie et ne me croiront pas quand je leur dirai que les deux jeunes princes sont en pleine, sûreté; ils voudront les voir.—En cela, dit la demoiselle, je ne saurai les satisfaire. Je ne puis que vous conduire vers eux et sans compagnie.»
Pharien parla aux gens et bourgeois de Gannes: «Bonnes gens, apprenez d'heureuses nouvelles de nos seigneurs, les fils du roi Bohor. Ils ne sont pas chez Claudas. Si vous ne m'en croyez, choisissez le plus sûr d'entre vous; il sera conduit avec Lambègue dans la maison où les enfants font séjour. Quand ils vous auront dit qu'ils ont vu nos seigneurs Lionel et Bohor, et qu'ils les ont laissés en bonnes mains, vous reconnaîtrez le peu de fondement de vos soupçons, et vous nous permettrez de sortir.» Quoique suspendus entre la joie de cette nouvelle et la crainte de quelque tromperie, les gens de Gannes accueillirent l'offre de Pharien et choisirent Léonce de Paerne pour accompagner Lambègue.