Ils partirent, traversèrent la vallée de Nocorrange, à l'entrée de la forêt de Briosque[19]. Cette forêt paraissait fermée par le lac, dont l'étendue répondait à celle de la résidence de la Dame du lac. Mais, avant d'aller plus loin, la demoiselle avertit Léonce de Paerne qu'elle ne pouvait lui permettre de les accompagner plus loin. «Attendez, quelque temps, et je promets de revenir vous prendre ou de ramener vos élèves, suivant l'ordre que j'en recevrai; vous voyez là-bas le château de Tarasque qui confine à celui de Brion; veuillez vous y arrêter, en attendant mon retour.»
Léonce suivit ces instructions et prit la direction de Tarasque, tandis que Lambègue était conduit en vue du lac. L'onde, à mesure qu'ils avançaient, parut s'éloigner, jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent devant une grande porte qui s'ouvrit devant eux, sans que Lambègue pût deviner ce que le lac était devenu.
Bohordin reçut avec des transports de joie son cher maître; mais Lionel, ne voyant pas Pharien, ressentit un violent dépit et passa sans dire mot dans une autre chambre. Il y trouva la demoiselle qui les avait ramenés de Gannes. Sarayde faisait bander la plaie qu'elle avait reçue en se jetant entre Claudas et Lionel. Il parut surpris de la voir défigurée, car il était nuit quand ils étaient sortis de l'hôtel du roi, et il ne s'était alors aperçu de rien.
«Hé, demoiselle,» dit-il, «voilà une plaie qui vous a bien enlaidie!—Vraiment, Lionel? Et pensez-vous que puisse m'en savoir gré celui pour lequel je l'ai reçue?—Vous devez lui être plus chère que son propre corps. Il doit vous accorder tout ce qu'il vous plaira demander.—Mais si j'étais ainsi défigurée pour vous?—Alors, je vous aimerais, je vous écouterais mieux que personne au monde.—Me voilà donc bien heureuse, car ce coup vient de l'épée de Claudas, quand je me jetai entre elle et vous, au sortir de son hôtel.—Ah! demoiselle, vous pouvez compter sur moi: vous méritez bien mieux d'être ma maîtresse que Pharien, lui que j'aimais tant et qui n'est pas venu me voir, tout en devinant le chagrin que son éloignement me causait. Oui, j'aurais été le seigneur du monde entier, qu'il en eût été le maître aussi bien que moi. Maintenant, c'est vous seule que je veux aimer et écouter, vous qui avez mis en danger votre corps pour épargner le mien.»
La demoiselle attendrie ne peut retenir ses larmes. Elle prend l'enfant dans ses bras, le baise au front, aux yeux, à la bouche. En ce moment, Lambègue ouvrait la porte, et se mettant à genoux devant Lionel: «Cher sire, comment vous êtes-vous tenu, depuis que nous vous avons perdu de vue?—Mal, répond l'enfant; mais je suis bien maintenant; j'ai oublié tous mes chagrins.» La demoiselle le tenait toujours embrassé: «Beau sire, reprend Lambègue, mon oncle, votre maître vous salue.—Ce n'est plus mon maître. Vous qui nous avez rejoints, vous êtes celui de mon frère Bohordin; pour moi, je suis à cette demoiselle. Dites-nous cependant comment le fait Pharien.—Sire, il est, grâce à Dieu, en bon point; mais il a eu de mauvais temps à passer.» Il conte alors ce qui leur est arrivé depuis le jour de leur séparation: le siége de la tour, le soulèvement des barons et des bourgeois de Gannes; la retraite de Claudas. «Et Dorin, reprend Lionel, est-il remis du coup que mon frère lui a porté?—Remis, dit en riant Lambègue, comme celui qui ne s'en plaindra jamais.—Dites-vous qu'il soit mort?—Oui, je l'ai vu glacé, sans âme, le corps en bière.—Oh! s'il en est ainsi, je suis sûr de rentrer en mon droit héritage. Dieu laisse vivre assez longtemps Claudas, pour lui apprendre ce qu'il en coûte de ravir la terre des autres!» Tous s'émerveillèrent de ces fières paroles. Lambègue alors fit comprendre à l'enfant que Pharien ne pourrait sortir de la tour avant d'avoir persuadé aux gens de Gannes que leurs jeunes seigneurs étaient à l'abri des poursuites de Claudas. Et la Dame du lac, arrivant, demanda à Lionel s'il voulait aller le voir. «—Dame, je suivrai ce que me conseillera ma demoiselle.—Et comment a-t-elle pris tant de pouvoir sur vous?—Voyez,» répond-il, en mettant à découvert la plaie que la demoiselle avait reçue au visage, «voyez si elle n'a pas payé assez cher le droit de me commander.—Vraiment, dit la Dame du lac, elle n'a pas perdu ses peines; si vous vivez âge d'homme, elle entendra parler de votre prud'homie.»
La Dame du lac voulut conduire elle-même les deux enfants et Lambègue jusqu'à Tarasque. Sur ces entrefaites parut Lancelot qui venait de se réveiller, car il s'était levé de bonne heure et avait chassé toute la matinée. On se mit au souper: Lancelot, comme il en avait coutume, trancha du premier mets devant la dame et s'assit en face d'elle, les autres convives attendant pour prendre place qu'il eût pris la sienne. Il avait sur la tête un chapelet de roses vermeilles qui faisaient ressortir la beauté de ses cheveux. On était cependant alors au mois d'août, quand les roses ont cessé de fleurir; mais, dit l'histoire, tant qu'il fut chez la Dame du lac, il ne se passa pas de jour, soit d'hiver soit d'été, que l'enfant ne trouvât en se levant au chevet de son lit un chapeau de roses fraîches et vermeilles; si ce n'était le vendredi, la veille des grandes fêtes et le temps de carême[20]. Jamais il ne put voir qui le lui apportait, bien que souvent il fît le guet pour le découvrir. Quand les deux fils du roi Bohor devinrent ses compagnons, il formait de ce chapeau trois chapelets et les partageait avec eux.
Il fut du voyage de Tarasque. Avec lui vint un chevalier pour lequel il témoignait une affection particulière, et un varlet chargé de son arc et de ses flèches. Souvent, de l'épieu qu'il tenait en main il lançait aux bêtes et aux oiseaux, car nul ne savait viser et jeter aussi juste que lui. Ils arrivèrent au château, où les attendait Léonce de Paerne qui reconnut les deux enfants et s'agenouilla devant eux en pleurant de joie. «Ah! madame, dit-il, vous avez recueilli les fils d'un roi, le plus preux des hommes, sauf le roi Ban son frère, qui sans doute avait un plus haut renom de chevalerie. Vous, comme nous, connaissez peut-être toute la grandeur de leur lignée; ils sont plus nobles encore, de par leur mère, car ils tiennent au sang même qu'avait daigné prendre le roi des cieux. Et si les prophéties disent vrai, c'est par un des fils des rois Ban et Bohor que les temps aventureux de la Grande-Bretagne doivent être mis à fin.»
Lionel, en écoutant ces paroles, rougit, pâlit et fondit en larmes. «Qu'avez-vous, Lionel?» lui demande sa nouvelle maîtresse, en le prenant par le menton; «voulez-vous déjà me quitter? Êtes-vous déjà fatigué de ma maîtrise?—Oh! non! douce demoiselle; je pleure pour la terre de mon père, qu'un autre retient. Sans mes hommes, comment puis-je conquérir honneur?» Lancelot le regardant alors avec dédain: «Fi! beau cousin, dit-il, fi! de pleurer pour défaut de terres! Vous n'en manquerez pas, si vous ne manquez pas de cœur. Preux, vous les gagnerez par prouesse, et par prouesse vous les garderez.»
Tous ceux qui entendirent ainsi parler Lancelot furent surpris de cette hauteur de sagesse dans un âge si tendre: la Dame du lac parut seulement étonnée de ce nom de beau cousin qu'il avait donné à Lionel. Les larmes du cœur lui en montèrent aux yeux; mais, revenant à Léonce de Paerne, elle lui fit entendre que les enfants ne pouvaient être nulle part aussi bien en sûreté qu'auprès d'elle. «Vous, Lambègue, ajouta-t-elle, vous allez retourner vers votre oncle Pharien et nous l'amènerez. Ne demandez pas qui je suis; il vous suffira de savoir que mes châteaux n'ont rien à craindre des entreprises de Claudas. Je vais charger quelqu'un de vous conduire par les détours de cette enceinte; et vous ne ramènerez que Pharien et Léonce de Paerne.»
Tant qu'il avait été chez la Dame du lac, Léonce n'avait cessé de regarder le doux et gracieux visage de Lancelot. Chemin faisant, et comme ils approchaient de Tarasque: «Avez-vous, dit-il à Lambègue, remarqué les paroles de l'ami de nos deux seigneurs? jamais il n'en vola de plus fières des dents d'un enfant. Il eut grandement raison d'appeler Lionel son cousin.—Comment, reprit Lambègue, pourraient-ils être parents? nous savons que le roi Ban n'eut qu'un fils, et ce fils mourut le même jour que lui.—Croyez-moi, c'est Lancelot: c'est le fils du roi Ban. Je l'ai bien regardé, et j'ai reconnu les traits, le regard, l'allure du roi de Benoïc. Le cœur me l'a dit; rien ne m'empêchera de voir en lui monseigneur Lancelot.»