Mais la Dame du lac, après le départ de Léonce et de Lambègue, avait ramené les enfants dans son palais. Elle prit aussitôt Lancelot à l'écart, et lui dit d'une voix qu'elle essayait de rendre sévère: «Comment avez-vous eu la hardiesse d'appeler Lionel votre cousin? Ne savez-vous pas qu'il est fils de roi?—Dame,» répond-il en rougissant un petit, «le mot m'était venu à la bouche, et je ne l'ai pas retenu.—Or, par la foi que vous me devez, dites lequel pensez-vous le plus gentil homme de Lionel ou de vous?—Dame, je ne sais pas si je suis de lignage aussi noble que lui, mais au moins ne m'arrivera-t-il jamais de pleurer de ce qui l'a fait pleurer. On m'a souvent dit que d'un homme et d'une femme sont issues toutes gens; je ne comprends pas alors comment il y a dans les gens plus ou moins de gentillesse, hors celle qui vient de prud'homie. Si le grand cœur fait le gentil homme, j'ai bonne confiance d'être au nombre des plus gentils.—C'est là, reprit la Dame du lac, ce qu'on pourra voir; mais au moins puis-je déjà dire que, si vous avez toujours le cœur aussi haut, vous n'avez pas à craindre de manquer de noblesse.—Vous le croyez aussi, madame?—Assurément.—Soyez donc bénie, pour m'avoir laissé l'espoir d'atteindre à la plus haute gentillesse. Je n'ai pas regret d'avoir été jusqu'à présent servi par deux fils de roi, puisque je puis un jour les atteindre et même les dépasser.»

La Dame du lac était de plus en plus ravie du grand sens de Lancelot: sa tendresse pour lui ne pouvait être plus grande; mais un regret se mêlait aux mouvements de son cœur. L'enfant devait bientôt atteindre l'âge de recevoir les adoubements de chevalier; elle ne pourrait alors le retenir plus longtemps. Il lui resterait Lionel, mais à son tour Lionel la quitterait, puis enfin Bohordin. Au moins alors, pensait-elle, elle les suivrait de loin; elle s'attacherait à prévoir, à prévenir leurs dangers, à leur transmettre ses avertissements, ses conseils. Elle ne le sentait que trop; tout son bonheur était concentré dans l'amour qu'elle portait à ces trois enfants, et surtout à Lancelot.

XV.

Lambègue et Léonce de Paerne, revenant aux bourgeois de Gannes pour les rassurer sur le sort des deux fils de Bohor, pensaient que Pharien allait recouvrer sa liberté; Pharien le croyait aussi et déjà se disposait à ramener au roi de Bourges les trois otages qu'il en avait reçus: mais les gens de la ville ne furent pas d'avis de rendre ces otages, dans la crainte d'une attaque prochaine de Claudas; et Pharien, ne voulant pas les leur abandonner, dut se résigner à partager encore leur prison.

Claudas en effet ne pouvait oublier que la mort de son fils demandait vengeance. Il parut bientôt avec un ost formidable devant les murs de Gannes. Alors les bourgeois s'humilièrent devant Pharien et le conjurèrent d'user de son crédit auprès du roi de Bourges, pour désarmer sa colère. «J'irai volontiers à lui, dit Pharien, et j'ai bon espoir de le fléchir. Mais, comme il faut tout prévoir, et qu'il n'y a jamais dans les hommes autant de bon ou de mauvais qu'on peut le supposer, vous allez me jurer, si je ne revenais pas, de venger ma mort sur les trois otages.»

Les barons jurèrent sur les saints, Pharien revêtit ses armes et monta à cheval. En le voyant arriver de loin, Claudas courut à lui les bras tendus et voulut le baiser sur la bouche: «Sire, dit Pharien en se reculant, je veux avant tout connaître ce que vous entendez faire. Vous venez assiéger une ville où sont mes pairs et mes amis; je me suis rendu leur caution que vous les épargneriez. La honte en sera sur moi, si vous me démentez.—Comment! répond Claudas, Gannes n'est-elle pas ma ville; n'êtes-vous pas tous mes hommes? De quel droit me fermez-vous vos portes?—Sire, quand on voit avancer une ost, il est prudent de se mettre en défense. Rassurez les citoyens; dites que vos intentions sont amicales, que vous ne songez pas à la vengeance, et nos portes vous seront ouvertes.—N'y comptez pas!» reprend Claudas, «j'entends faire justice, et dès que je serai entré.

«—Je vous le répète, sire, les gens de Gannes sont sous ma garantie; je vous demande, comme votre homme, de ne pas pourchasser ma honte. S'ils ont mal fait envers vous, entendez-les; ils sont prêts à faire amende.

«—Je ne veux rien entendre. Le meurtre de mon cher fils Dorin réclame vengeance; si je ne la poursuivais, je serais tenu pour honni par mes barons de la Déserte.»

Pharien dit alors: «Sire Claudas, tant que vous avez eu besoin de mon service, je ne vous l'ai pas refusé; aujourd'hui que vous n'avez plus égard à mon conseil, je déclare renoncer à votre fief; ailleurs serai-je peut-être mieux écouté. Et vous, seigneurs barons de la Déserte, qui penseriez votre roi honni s'il daignait pardonner à ses hommes de Gannes, nous verrons de quel secours vous lui serez. Vous ne parliez pas ainsi, quand, à la porte même de son palais, j'arrêtai le glaive qui allait le frapper à mort. Grâce à Dieu, nous avons dans la ville assez de chevaliers pour vous bien recevoir. En attendant, si quelqu'un veut soutenir ici que les barons de Gannes sont indignes de pardon, je le défie, et suis prêt à lui faire confesser le contraire.»

Nul ne répondait au défi: «Roi de Bourges, reprend-il, je ne suis plus votre homme, je suis dégagé de tout devoir envers vous; que vos barons m'entendent: désormais vous n'aurez pas de pire ennemi que moi. Mais, avant de retourner à mes amis, je dois vous semondre d'une chose: comme roi, vous m'avez promis de tenir ma prison dès que je vous le demanderais, je vous le demande aujourd'hui; vous allez me suivre, à peine d'être parjure.—Oh! répond Claudas, je ne l'ai pas entendu ainsi. J'ai promis à l'un de mes hommes, non à celui qui a cessé de l'être.—Puisque vous ne tenez pas compte de votre serment, que la honte en demeure sur vous! vous n'êtes plus digne de porter couronne. J'ai le droit d'oublier que vous avez été pour un temps mon seigneur; si l'occasion s'en présente, je vous combattrai, je vous tuerai, sans craindre aucun jugement de cour. Et si je meurs avant vous, mon âme ne sera plus rien, ou je reviendrai de l'autre monde pour vous frapper[21]. Priez en attendant pour l'âme de vos trois otages, et non pour leur corps; car, avant de me revoir, nos mangonneaux auront fait rouler leurs têtes jusqu'à l'entrée de votre pavillon.»