«Lambègue, comment as-tu bien la hardiesse de venir ici? Tu sais que je ne hais personne au monde autant que toi.—Et toi, Claudas, ne sais-tu pas que je ne te crains guère?—Tu me menaces encore, au moment où ta vie m'appartient!—Je n'ai aucune peur de la mort; je savais bien, en me livrant à toi, qu'elle me prendrait.—Avoue-le: tu croyais avoir affaire à un ennemi compatissant.—Non, mais au plus cruel qui fut jamais.—Et pourquoi aurais-je de toi la moindre pitié? Est-ce que tu m'épargnerais si j'avais le malheur de tomber entre tes mains?—Dieu n'a pas voulu m'accorder tant de grâce; mais, pour te voir mourir de ma main, j'aurais donné tout dans ce monde, et ma part dans l'autre.»
Claudas jeta un ris, et, avançant la main gauche, il prend Lambègue par le menton: «Lambègue,» dit-il après un moment de silence, «qui vous a pour compagnon peut se vanter d'avoir près de lui le plus dur de cœur, le plus indomptable fils de femme qui soit sorti du lit ce matin. Oui, si tu vivais ton âge, tu serais assurément le plus hardi des chevaliers. Dieu ne me soit jamais en aide, si je consentais, pour la couronne du monde, à te donner la mort! Il est bien vrai que ce matin je n'avais rien autant à cœur que ma vengeance; je l'ai sentie tomber; ma première résolution s'est évanouie en te voyant, toi si jeune encore, donner ta vie pour sauver tes compagnons, tes amis. Et quand même je voudrais me délivrer d'un aussi furieux ennemi, je devrais encore me garder de le faire, pour l'amour de Pharien, ton oncle, qui m'a sauvé la vie quand tu allais me la ravir.»
Il fait alors apporter une de ses robes les plus riches et la présente à Lambègue, qui refuse de la prendre. «Soyons amis, lui dit le roi; consens à demeurer près de moi, à recevoir de mes fiefs.—Non, Claudas; au moins attendrai-je pour devenir ton homme que mon oncle le redevienne.» Le roi envoie alors un chevalier vers Pharien, qui se tenait à la porte de Gannes, le heaume lacé, le glaive au poing, l'épée à la ceinture, résolu d'attendre Claudas et de le tuer, dès qu'il apprendrait que son neveu avait cessé de vivre.
Le messager l'ayant amené: «Pharien,» lui dit Claudas, «je viens de m'acquitter envers vous: j'ai pardonné à Lambègue. Votre compagnie me serait assurément plus chère que tout au monde. Vous ne me la refuserez pas; renouvelez donc votre hommage et reprenez les terres que vous teniez de moi: sachez que je compte les accroître de tout ce qu'il plaira à vous et à Lambègue de demander.
—«Sire roi, répond Pharien, je vous rends grâce, comme à l'un des meilleurs rois, pour ce que vous avez fait et voulez faire. Je ne refuse ni votre service ni vos dons; mais j'ai juré sur les saintes reliques que je ne recevrais des terres de personne avant d'avoir bonnes enseignes des enfants de mon seigneur le roi Bohor.—Eh bien! reprend Claudas, reprenez votre terre sans m'en faire hommage; allez tant qu'il vous plaira en quête des enfants: si vous les trouvez, ramenez-les ici, et je vous saisirai de leur héritage jusqu'à ce qu'ils soient en âge d'armes porter. Ils m'en feront hommage, me reconnaîtront pour leur suzerain, et vous suivrez leur exemple.
—«Je ne dois pas, dit Pharien, y consentir; je pourrais me trouver obligé d'entrer dans vos terres, et, bien que mon hommage fût réservé, ce serait manquer à mon devoir de tenancier. Je vous fais une autre offre: que les enfants soient ou non retrouvés, je vous promets de ne pas faire hommage à autre que vous, sans vous en donner avis.—Oh! reprend Claudas, je vois maintenant pourquoi vous ne voulez plus être mon homme; vous m'avez en effet déclaré que vous ne m'aimiez pas et ne pourriez jamais m'aimer.—Sire, sire, répond Pharien, je ne vous ai dit que la vérité. Vous avez cependant fait plus pour moi que je n'ai pu faire pour vous; ainsi, en quelque lieu que vous soyez, votre corps n'aura pas à se garder de moi ou de mon neveu. Laissez-nous donc prendre congé de vous et commencer notre quête.»
Claudas, voyant qu'il ne gagnerait rien à insister, leur accorda le congé qu'ils demandaient. Lambègue reprit ses armes; quand il fut monté, le roi lui présenta lui-même un glaive au fer tranchant, au bois dur et solide; car il était venu sans épieu. L'oncle et le neveu rentrèrent ainsi dans la ville qui leur devait la paix désirée; mais ils n'y restèrent même pas une nuit, et après avoir recommandé chevaliers et bourgeois à Dieu, ils commencèrent la quête de leurs jeunes seigneurs.
La Dame du lac avait attaché un de ses valets au service de Lambègue. Ils arrivèrent donc aisément dans l'agréable asile où se trouvaient déjà le fils du roi Ban, et ses cousins, les fils du roi Bohor.
Ici le conte passe assez rapidement sur le bon accueil que reçurent les nouveaux hôtes. Pharien cessa de vivre à quelque temps de là, et les derniers jours de sa femme furent marqués par le repentir de ses anciennes amours avec le roi Claudas. Aiguis et Tharin, leurs deux fils, devinrent de preux et loyaux chevaliers, et les deux bonnes reines de Gannes et de Benoïc achevèrent leur pieuse vie dans les deux monastères où elles s'étaient retirées. Des songes et des révélations leur avaient appris la glorieuse destinée de leurs enfants; si bien que leur seul regret en montant dans le Paradis fut de n'avoir pu revoir, avant de fermer les yeux, Lancelot, Lionel et Bohordin.