Lancelot resta sous la garde de la Dame du lac jusqu'à l'âge de dix-huit ans. En le voyant si beau, si bien fourni de corps, si noble et si large de cœur, la dame comprenait mieux chaque jour qu'elle ne pouvait sans péché différer le moment de le mettre hors de page. Quelque temps après la fête de Pâques, il alla chasser en bois, et il lui arriva d'abattre un cerf de si haute graisse, bien qu'on fût encore loin du mois d'août, qu'il voulut l'envoyer sur-le-champ à la Dame du lac. Deux valets le portèrent à ses pieds et l'y déposèrent, tandis que lui s'arrêtait sous un chêne de la forêt pour s'y remettre de la grande chaleur du jour. Il remonta sur son chasseur[23] à l'entrée de la nuit, et, quand il revint dans la maison, il vit tous les commensaux ordinaires de la maîtresse de ces lieux entourer la belle proie. Lancelot était court-vêtu d'une cotte de bois, sur sa tête un chapeau de feuilles, et le carquois pendu à la ceinture. En le voyant arriver dans la cour, la dame sentit monter à ses yeux les larmes du cœur; et, sans, l'attendre, elle rentra vivement dans la grande salle, où elle demeura le visage caché dans ses mains. Lancelot arrive à elle; elle s'enfuit dans une chambre voisine. «Que peut avoir ma dame?» pensa le valet. Il la cherche, la rejoint et la trouve étendue sur une grande couche, noyée dans les larmes. À son salut elle ne répond pas, elle qui d'ordinaire courait au-devant de lui pour l'accoler et le baiser. «Dame, lui dit-il, que pouvez-vous avoir? Si quelqu'un vous à fait de la peine, ne le celez pas, car je n'entends pas que de mon vivant on ose vous courroucer.» Elle lui répond d'abord par un redoublement de larmes et de sanglots; puis, le voyant de plus en plus interdit: «Ah! fils de roi, dit-elle, retirez-vous, si vous ne voulez voir mon cœur se briser.—Dame, je m'en vais donc, puisque ma présence ne vous apporte que des ennuis.»
Il s'éloigne, va prendre son arc, le passe à son cou, resserre son carquois, pose la selle et le mors à son coursier, et l'amène dans la cour. Cependant la dame qui l'aimait éperdument, craignant de l'avoir affligé, se lève, essuie ses yeux gonflés, et arrive dans la cour au moment où il mettait le pied à l'étrier. Elle se jette au frein du cheval: «Valet, dit-elle, où voulez-vous aller?—Dame, au bois.—Descendez, vous n'irez pas.» Il se tait, descend, et le cheval est reconduit à l'étable.
Elle le prend alors par la main, le mène dans ses chambres, et le fait asseoir auprès d'elle sur une couche ou lit de repos. «Dites-moi, par la foi que vous me devez, où vouliez-vous aller?—Dame, vous paraissez fâchée contre moi; vous refusez de me parler; j'ai pensé que je n'avais plus rien à faire ici.—Mais, où vouliez-vous aller, beau fils de roi?—Dans un lieu où j'aurais pu trouver à me consoler.—Et ce lieu?—La maison du roi Artus, qu'on m'a dite le rendez-vous de tous les bons. Je me serais mis au service d'un de ses prud'hommes qui plus tard m'eût fait chevalier.—Comment! fils de roi, voulez-vous donc être chevalier?—C'est la chose du monde que je désire le plus.—Ah! vous en parleriez autrement si vous saviez tout ce que chevalerie exige.—Pourquoi donc? Les chevaliers sont-ils d'autre nature que les autres hommes?—Non, fils de roi; mais si vous connaissiez les devoirs qui leur sont imposés, votre cœur, si hardi qu'il soit, ne pourrait se défendre de trembler.—Enfin, dame, tous les devoirs de la chevalerie ne sont pas au-dessus d'un cœur d'homme?—Non, mais le Seigneur Dieu n'a pas fait un égal partage de la vaillance, de la prouesse et de la courtoisie.—Il faut avoir bien mauvaise idée de soi pour trembler de recevoir chevalerie: car nous devons tous viser à devenir meilleurs; la paresse seule arrête en nous les bontés du cœur; elles dépendent de notre volonté, et non pas les bontés du corps.»
«—Quelle est donc cette différence entre les bontés du cœur et celles du corps?
«—Dame, il me semble que nous pouvons tous être sages, courtois et larges; ce sont les vertus du cœur: mais nous ne pouvons nous donner la grandeur de taille, la force, la beauté, les belles couleurs du visage; ce sont les vertus du corps. L'homme les apporte au sortir du ventre de sa mère; les dons du cœur sont à qui veut fortement les avoir: tous peuvent devenir bons et preux, mais on ne le devient pas quand on écoute les conseils de l'indolence et de la paresse. Vous m'avez dit souvent que le cœur faisait le prud'homme; dites-moi, s'il vous plaît, quels sont ces devoirs de la chevalerie que vous dites si terribles.
«—Volontiers, reprit la dame; non pas tous, mais ceux qu'il m'a été donné de reconnaître.
Ce ne fut pas un jeu que la chevalerie à son commencement: on n'eut pas alors égard à la noblesse ou gentillesse de lignage, car tous nous descendons du même père et de la même mère; et au moment où l'envie et la convoitise firent leur entrée dans le monde aux dépens de la justice, il y avait parfaite égalité de race entre tous. Quand les plus faibles commencèrent à tout craindre des plus forts, on établit des gardiens et défenseurs, pour prêter appui aux uns et arrêter la violence des autres.
«On élut, à cet effet, ceux qui semblaient les plus forts, les plus grands, les plus adroits, les plus beaux; quand ils joignaient à ces dons ceux du cœur, la loyauté, la bonté, la hardiesse. On les nomma chevaliers, parce qu'ils montèrent les premiers à cheval. Ils durent être courtois sans bassesse, bienveillants sans réserve; compatissants aux malheureux, généreux aux indigents; toujours armés contre les meurtriers et les larrons; toujours prêts à juger sans haine et sans amour, à préférer la mort à la moindre souillure. Ils durent s'attacher à défendre Sainte Église, qui ne peut maintenir son droit par les armes et doit tendre la joue gauche à celui qui la frappe sur la joue droite.
«Les armes que porte le chevalier ont toutes une intention particulière. L'écu suspendu à son cou lui rappelle qu'il doit se placer entre mère Sainte Église et ceux qui veulent la frapper. Le haubert qui couvre entièrement son corps l'avertit d'opposer un rempart vigilant aux ennemis de la Foi. Le heaume étincelle sur sa tête parce qu'il doit se tenir toujours au premier rang parmi les défenseurs du droit, comme la guérite abrite sur les murs la sentinelle vigilante. Le glaive, assez long pour donner la première atteinte, lui fait entendre qu'il doit remplir d'effroi les méchants, toujours prêts à fouler les innocents. L'épée est la plus noble de toutes les armes. Elle a deux tranchants; elle frappe de l'estoc et de la taille les impies, les violents, les ennemis de la justice.
«Quant au cheval, il représente le peuple, qui doit soutenir et porter le chevalier, lui fournir tout ce qui peut lui être nécessaire. Le chevalier, à son tour, doit le conduire et le ménager autant que lui-même.