«Le chevalier doit avoir deux cœurs: l'un dur comme l'aimant à l'égard des félons et déloyaux; l'autre mol et flexible comme cire, à l'égard des bonnes gens, des affligés et des pauvres.

«Voilà les devoirs auxquels engage la chevalerie. On ne les oublie pas sans perdre le bon renom dans le siècle et l'âme dans l'autre monde. Car en devenant chevalier on fait serment de défendre Sainte Église et maintenir loyauté; et les prud'hommes du siècle ne sauraient garder parmi eux celui qui se montre parjure envers son créateur. Ainsi, quiconque veut être chevalier doit être plus simple de cœur et plus pur de conscience que ceux qui n'ont pas aspiré à si haute dignité. Mieux vaudrait au valet vivre sans chevalerie toute sa vie, qu'être honni sur terre et perdu dans le ciel, pour en avoir oublié les devoirs.»

Lancelot, après l'avoir curieusement écoutée: «Dame, depuis les premiers jours de la chevalerie, s'est-il rencontré un chevalier qui eût en soi toutes les bontés que vous venez de nommer?—Assurément; la Sainte Écriture nous l'atteste. Avant la venue de Jésus-Christ, il y eut Jean l'Hircanien et Judas Machabée, qui ne tournèrent jamais le dos devant les mécréants; il y eut encore Simon, frère de Judas, le roi David et plusieurs autres. Après la passion du Sauveur, je nommerai Joseph d'Arimathie, le gentil chevalier qui descendit Jésus-Christ de la croix, et le coucha dans le sépulcre. Je nommerai son fils Galaad, le roi de la terre d'Hofelise, devenue en mémoire de son nom le pays de Galles[24]. Tels sont encore le roi Pelle de Listenois et son frère Helain le gros, qui n'ont pas cessé de se maintenir en honneur et gloire dans le siècle et devant Dieu.

«—Eh bien, dit Lancelot, puisque tant d'hommes ont été pleins de tous les genres de prouesses, ne serait-ce pas grande vilenie à celui qui n'oserait aspirer à chevalerie, parce qu'il croirait ces vertus trop hautes pour lui? Je ne blâme pas ceux qui n'ont pas dans le cœur la force d'y aspirer; mais pour ce qui me regarde, si je trouve quelqu'un qui consente à m'adouber, je ne le refuserai pas par crainte de voir en moi chevalerie mal assise. Dieu peut m'avoir donné plus de bonté que je ne sais, ou bien pourra-t-il m'accorder plus tard le sens et la valeur qui me feraient aujourd'hui défaut.

«—Beau fils de roi, puisque votre cœur ressent toujours même désir d'être chevalier, votre vœu sera accompli avant peu, vous serez satisfait. Oh! je le devinais bien: de là les pleurs que je versais tout à l'heure. Cher fils de roi, j'ai mis en vous tout l'amour qu'une mère pourrait avoir pour son enfant: je prévois à grande douleur que vous me quitterez bientôt; mais j'aime bien mieux souffrir de votre absence que vous faire perdre l'honneur de la chevalerie: il y sera trop bien employé. Prochainement, vous serez armé de la main du plus loyal et du meilleur prince de notre temps, j'entends le roi Artus. Nous partirons cette semaine même, et nous arriverons au plus tard le vendredi avant le dimanche de la Saint-Jean.»

Lancelot entendit ces paroles avec une joie sans égale. Aussitôt la dame réunit tout ce que demandait le voyage: un haubert blanc, fort et léger; un heaume plaqué d'argent; un écu blanc comme neige, avec la boucle d'argent; une épée grande, tranchante et légère; un épieu ou fer aigu, à la hampe grosse, roide et de blancheur éclatante; un cheval grand, rapide et infatigable. Puis, pour sa chevalerie, la cotte de blanc satin, la robe de cendal blanc, et le manteau fourré d'hermine.

On se mit en route le mardi de la semaine qui précédait la Saint-Jean. La compagnie se composait de cinq chevaliers et trois demoiselles, de Lionel, Bohor et Lambègue, de nombreux écuyers et valets, vêtus de blanc et montés sur blancs chevaux.

Ils arrivèrent sur le rivage de la mer, entrèrent en navire et abordèrent en Grande-Bretagne, dans le port de Flodehug[25], le dimanche soir; on leur apprit que le roi Artus voulait célébrer à Kamalot la fête de la Saint-Jean. Arrivés le jeudi soir devant le château de Lavenor, situé à vingt-deux milles ou lieues anglaises de Kamalot, ils passèrent le lendemain matin dans la forêt qui touchait à la prairie de cette ville. Durant la traversée la dame fut pensive, silencieuse, et toute à la douleur de la prochaine séparation.

XVII.

Comme l'apprenait la Dame du lac, Artus séjournait à Kamalot, où il devait célébrer la Saint-Jean. Le vendredi, avant-veille de la fête, il était sorti de la ville par la porte Galloise, pour aller chasser au bois avec son neveu, monseigneur Gauvain, Yvain fils d'Urien, Keu le sénéchal, et plusieurs autres.