À trois portées d'arc de la forêt, ils virent avancer une litière doucement conduite par deux palefrois. Dans la litière était un chevalier armé de toutes pièces, hors le heaume et l'écu. Son corps était traversé de deux fers de lance auxquels tenaient encore les tronçons; une épée rougie de sang était fichée dans sa tête, et cependant il ne semblait pas vouloir de sitôt mourir.
La litière s'arrêta devant le roi; le chevalier navré se dressant un peu: «Dieu te sauve, dit-il, sire roi, le meilleur des princes, le recours des déconseillés!—Et vous, répond Artus, Dieu vous rende la santé dont vous semblez avoir défaut!—Sire, je venais à vous pour vous demander de me déferrer de cette épée et de ces pointes de lance qui me mettent au supplice.—De grand cœur,» dit le roi en avançant la main vers les tronçons:—«Oh! s'écrie le chevalier, ne vous hâtez pas: ce n'est pas ainsi que vous me délivrerez. Il faut commencer par jurer de me venger de tous ceux qui déclareront aimer mieux que moi celui qui m'a navré.
«—Sire chevalier, répond Artus, vous demandez un trop dangereux service: celui qui vous a navré peut avoir tant d'amis qu'on n'ait pas lieu d'espérer d'en jamais finir. Avant eux viendront les parents; et le moyen de composer avec eux? Mais ce que je puis accorder, c'est de vous venger autant qu'il dépendra de moi de celui qui vous a frappé: s'il est de mes hommes, assez d'autres chevaliers dans ma cour vous offriront leur bras, à défaut du mien.—Sire, ce n'est pas là ce que je demande d'eux et de vous: j'ai tué moi-même l'ennemi qui m'avait navré.—Cette vengeance devrait vous suffire, et je n'entends pas engager aucun de mes chevaliers à vous promettre davantage.
«—Sire, je pensais trouver dans votre maison aide et secours: je suis trompé dans mon attente. Cependant, je ne perds pas toute espérance: peut-être un chevalier, désireux de louange, aura-t-il assez de prouesse pour consentir à me guérir.—J'en doute, repartit le roi; mais suivez la voie qui conduit au palais, et séjournez-y, en attendant le chevalier que vous demandez.»
Le chevalier fit signe à ses écuyers de le mener à Kamalot; introduit dans le palais, il choisit la salle le plus fréquemment traversée; car personne, à la cour d'Artus, n'eût osé refuser l'entrée de l'hôtel à un chevalier; personne n'eût trouvé mauvais qu'il y choisît le meilleur des lits qui n'étaient pas occupés.
Le roi entrait cependant dans la forêt, en s'entretenant de la singulière rencontre qu'ils venaient de faire. «Peut-être, disait Gauvain, le chevalier navré trouvera-t-il à Kamalot le hardi champion qu'il cherche.—Je ne sais, reprenait le roi, mais je ne louerais pas celui qui entreprendrait une aussi folle besogne.»
Après avoir chassé jusqu'à la chute du jour, Artus regagnait le chemin ferré, quand il vit poindre devant lui une belle et nombreuse compagnie. D'abord deux garçons, chassant deux sommiers blancs: l'un portait une tente ou pavillon blanc très-léger, l'autre deux robes de nouveau chevalier. Sur chaque sommier était un coffre dans lequel le blanc haubert et les chausses de fer. Après ces valets, deux écuyers également vêtus de blanc, montés sur blancs roncins. L'un portait un écu d'argent, l'autre un heaume éclatant de blancheur. Puis deux autres, l'un tenant un glaive blanc de fer et de bois; une épée enfermée dans un blanc fourreau retenu par un blanc ceinturon: l'autre conduisant un bel et grand cheval en dextre. Suivaient de nombreux écuyers et sergents, tous vêtus de cottes blanches; trois blanches demoiselles, les deux fils du roi Bohor, enfin la Dame du lac et son cher Fils de roi, avec lequel elle semblait converser doucement. Elle était vêtue d'un merveilleux samit blanc, avec cotte et manteau fourré d'hermine. Son palefroi blanc, vif et bien dressé, avait un frein de pur argent, le poitrail, les étriers et la selle subtilement ouvragés d'images de dames et de chevaliers; la blanche sambue traînait jusqu'à terre comme le bas du samit qui enveloppait la dame. En apercevant Artus, elle pressa le pas de sa blanche haquenée, et, s'avançant au premier rang du cortége, elle répondit au salut que le roi lui avait fait d'abord, et après avoir abaissé la guimpe qui couvrait son visage: «Sire, Dieu vous bénisse, comme le meilleur roi du monde! Je viens de très-loin vous demander un don que vous pourrez m'accorder sans dommage. «—Demoiselle, quand il devrait m'en coûter beaucoup, encore ne seriez-vous pas éconduite. Quel est le don que vous réclamez?—C'est de vouloir bien adouber ce beau valet de son harnois et de ses propres armes, quand il vous le demandera.—Grand merci, demoiselle, de nous amener un tel jouvenceau: assurément l'adouberai-je quand il le demandera; mais vous m'avez dit que le don ne serait pas à mon dommage; cependant j'aurais grande honte de manquer à mon habitude de fournir d'armes et de robes ceux qui reçoivent de moi leur chevalerie. À moi le don du harnois et des armes, à Dieu d'y mettre le surplus: j'entends la prouesse et la loyauté.
«—Il se peut, reprend la dame, que votre usage soit de donner aux nouveaux chevaliers leurs armes; mais peut-être ne vous a-t-on pas encore demandé d'en agir autrement[26]. Pour moi, je tiens à ce que le valet porte les armes que je lui ai destinées. Accordez-moi, sire, de l'adouber à cette condition; si vous refusez, je m'adresserai à un autre roi, ou je l'armerai moi-même, plutôt que de le priver de la chevalerie qu'il est impatient d'obtenir.»
Alors messire Yvain prenant la parole: «Sire, accueillez la demande de cette demoiselle; il ne faut pas éconduire un jouvenceau de si belle apparence.» Artus promit donc, et la dame après l'avoir remercié avertit le beau valet de retenir les deux sommiers, un superbe palefroi, et les quatre écuyers; puis, prenant congé du roi, elle retourna sur ses pas, malgré les instances qu'on lui fit de demeurer. «Pour Dieu! dit Artus, veuillez au moins nous apprendre comment nous devons vous appeler.—Sire, on m'appelle la Dame du lac.» Le roi n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Il reçut les adieux de la noble inconnue que le beau valet convoya assez longtemps. Avant de le quitter: «Fils de roi, lui dit-elle, vous venez de la meilleure race du monde. Montrez-vous digne de votre naissance. Soyez aussi haut de cœur que vous êtes beau de corps: ce serait trop grand dommage si la prouesse était en vous au-dessous de la beauté. Dès demain soir vous demanderez la chevalerie au roi Artus: une fois armé, ne vous arrêtez pas une seule nuit à son hôtel; allez en tout pays chercher aventures; c'est le moyen de monter en prix. Demeurez en place le moins que vous pourrez, et défendez-vous de dire votre nom jusqu'à ce que d'autres que vous le fassent connaître. Si l'on vous presse, répondez que vous l'ignorez et que vous avez été nourri dans cette ignorance par la dame qui vous a nourri. Enfin, soyez toujours prêt à toutes les aventures et ne laissez jamais à d'autres l'honneur d'achever une entreprise que vous aurez commencée.»
La dame tira ensuite de son doigt, pour le passer dans celui du valet, un anneau qui avait la vertu de rompre les enchantements. «Qu'ajouterai-je encore, Fils de roi, dit-elle? vous êtes appelé à mettre les plus merveilleuses aventures à fin, et celles que vous laisserez ne seront achevées que par un chevalier encore à naître. Je vous recommande à Dieu: mon cœur me fait défaut avec la parole. Adieu, le beau, le gracieux, le désiré, le bien-aimé de tous et de toutes!»