Le valet la suivit des yeux en pleurant et regrettant les amis qu'il avait laissés dans la maison du lac, Lionel et Bohordin sur tous les autres. Il fut aussitôt mis par le roi Artus sous la garde de monseigneur Yvain de Galles, qui le conduisit à son hôtel. Le lendemain, en se réveillant, le valet pria monseigneur Yvain de demander de sa part au roi de le faire chevalier, ainsi qu'il avait promis.—«Comment! bel ami, voulez-vous donc être si tôt armé? Mieux vous serait d'apprendre d'abord le métier des armes.—Non, sire, je n'entends pas être plus longtemps écuyer.—Soit donc ainsi que vous le souhaitez.» Yvain va trouver Artus: «Sire, votre valet vous mande de le faire chevalier.—Quel valet?—Celui qui vint hier soir, et dont vous m'avez confié la garde.» En ce moment la reine Genièvre entrait dans la salle, avec monseigneur Gauvain. «Comment! dit le roi, veut-il être déjà chevalier?—Oui, sire, et dès demain.—Vous entendez, Gauvain, dit le roi; ce valet d'hier soir veut que demain je l'arme chevalier.—Sire, répond Gauvain, ou je me trompe, ou chevalerie y sera bien assise. Il est beau, tout en lui semble annoncer une haute origine.—De quel valet parlez-vous? demanda la reine.—Madame, répond Yvain, du plus beau que vous ayez jamais vu.—Je serais curieuse de le voir.—Soit! dit Artus, allez le quérir, Yvain, et faites-le vêtir du mieux qu'il pourra; il paraît ne pas avoir défaut de robes.»
Messire Yvain vient au valet: il l'avertit de se parer d'une robe des plus belles et l'emmène à la cour, en traversant un nombreux populaire, avide de voir le bel enfant dont on avait annoncé l'arrivée et qui allait recevoir les robes et l'adoubement de chevalier.
Ils descendent devant le degré de la salle d'honneur: le roi et la reine qui les attendaient vont au-devant de messire Yvain, qu'ils prennent de l'une et de l'autre main; ils le font asseoir sur une belle couche, tandis que le valet s'arrête devant eux sur l'herbe verte dont la salle était jonchée. Tous prenaient à le regarder grand plaisir, son beau costume relevant encore l'agrément répandu sur sa personne. «Dieu, dit aussitôt la reine, le fasse prud'homme! car pour la beauté il a tout ce que mortel peut en avoir.»
La reine le regardait autant qu'elle le pouvait sans être remarquée, et lui ne se faisait faute de glisser les yeux sur elle, ne comprenant pas qu'une femme pût réunir une si merveilleuse beauté. Jusque-là, dans sa pensée, nulle ne pouvait soutenir la comparaison avec la Dame du lac; quelle différence pourtant entre elle et la reine! En effet, madame Genièvre était bien la Dame des dames, la fontaine d'où semblait couler tout ce qui pouvait enchanter les yeux: et s'il eût connu toute sa noblesse de cœur, toute sa bonté d'âme, il en eût encore été plus émerveillé. «Comment, dit-elle, a nom ce beau valet?—Dame, répondit messire Yvain, je ne sais rien de lui. Je devine seulement qu'il est de la terre de Gaule, car il en a la parlure.» Alors la reine se penche vers le valet, le prend par la main et lui demande de quelle terre il est né. En entendant cette douce voix, en sentant cette main toucher la sienne, le valet tressaille, comme si on l'eût subitement éveillé. Il n'est plus à ce qu'on lui demande et il ne songe pas à répondre. La reine voit sa grande émotion dont peut-être elle soupçonne déjà quelque peu la cause; mais, pour le mettre plus à l'aise, elle se lève et sans trop penser elle-même à ce qu'elle dit: «Ce jouvenceau, fait-elle, semble assez pauvre de sens, ou du moins peut-on croire qu'il a été mal enseigné.—Dame, reprend messire Yvain, qui sait s'il ne lui a pas été défendu de dire son nom?—Cela peut être après tout,» dit la reine; et elle passe dans ses chambres.
À l'heure de vêpres, messire Yvain conduisit le valet chez elle; ils descendirent ensemble au jardin qui s'étendait jusqu'au rivage de la mer: il fallait passer pour y aller dans la grande salle où gisait le chevalier navré. Dans le jardin ils retrouvèrent le roi, les barons et ceux qui devaient être adoubés le lendemain.
En remontant, il fallut encore traverser la grande salle. Des plaies du chevalier navré s'exhalait une telle puanteur que tous, en approchant, couvraient leur nez du pan de leurs manteaux, et se hâtaient de passer outre. «Pourquoi, dit le valet, ceux-là qui sont avant nous couvrent-ils leur nez?—C'est, dit Yvain, pour un chevalier durement navré dont les plaies répandent une odeur infecte.» Et il conte comment ce chevalier était venu réclamer ce qu'on ne pouvait guère lui accorder.—«Je le verrais volontiers, dit le valet; approchons.
—«Sire, lui dit le valet, qui vous a si durement navré?—Un chevalier que j'ai tué.—Pourquoi ne vous faites-vous pas déferrer?—Parce que je n'ai encore trouvé personne assez hardi pour l'entreprendre.—Voulez-vous me permettre de l'essayer?—Assurément, aux conditions que j'ai dites.» Le valet réfléchit un instant. «Venez, lui dit Yvain, ce n'est pas à vous de songer à pareille aventure.—Pourquoi?—Les plus preux de la cour l'ont refusée, et, d'ailleurs, vous n'êtes pas chevalier.—Comment! dit le chevalier navré, il n'est pas chevalier?—Non, mais il le sera ce matin même; et vous voyez qu'il en a déjà revêtu la robe[27].» Le valet ne sonna plus mot, mais suivit messire Yvain, en saluant le chevalier navré, qui de son côté souhaita que Dieu le fît prud'homme.
Les tables étaient mises et les nappes étendues: ils s'assirent au manger, puis messire Yvain revint avec le valet à son hôtel. À l'entrée de la nuit, il le conduisit dans une église où il veilla jusqu'au jour. Alors messire Yvain, qui ne l'avait pas un instant quitté, le ramena à l'hôtel et le fit dormir jusqu'à l'heure de la grand'messe, qu'il dut entendre avec le roi. Car, aux fêtes solennelles, Artus avait coutume d'assister au service de Dieu dans la plus haute église de la ville. Avant de s'y rendre on disposa les adoubements que le roi devait distribuer à ceux qui allaient recevoir chevalerie. Artus donna la colée[28] à chacun d'eux et remit à ceindre les épées au retour de l'église.
Mais, après la messe, le valet, au lieu de suivre le roi comme les autres, se rendit dans la grande salle et dit au chevalier navré: «Je suis prêt à faire le serment que vous demandez, et à tenter de vous déferrer.» Sans même attendre la réponse, il ouvre une fenêtre, tend sa main vers l'église, et jure, sous les yeux du chevalier, qu'il le vengera de tous ceux qui diront mieux aimer celui qui l'a navré. «Beau sire, dit le navré transporté de joie, soyez le bienvenu! vous pouvez me déferrer.» Le valet alors met la main sur l'épée enfoncée dans la tête du chevalier et l'en arrache sans effort; il se prend ensuite aux tronçons qu'il enlève avec la même facilité.
Un écuyer court aussitôt dans la chambre où le roi commençait à ceindre les épées aux nouveaux chevaliers; il conte à messire Yvain comment le navré se trouve déferré. Messire Yvain tout hors de lui arrive dans la grande salle au moment où le navré s'écriait: «Ah! beau chevalier, Dieu te fasse prud'homme!—Comment, dit messire Yvain, est-il vrai que vous l'ayez déferré?—Sans doute; pouvais-je ne pas compatir à qui devait tant souffrir?—Vous n'avez pas fait que sage, reprend messire Yvain, et personne ne vous en louera. Vous ne savez encore de quoi rien monte, et vous vous engagez dans une entreprise devant laquelle avaient reculé les plus preux et les mieux renommés! Vous courez à la mort, au lieu d'attendre de meilleures occasions de faire bien parler de vous.»