Tout en le reprenant ainsi, messire Yvain le ramenait dans la chambre du roi qui jetant sur le fils d'Urien un regard sévère: «Comment avez-vous souffert que ce valet remis en votre garde ait fait une telle imprudence? N'est-ce pas grand dommage de voir un aussi jeune homme affronter de pareils dangers?—Ah! sire, dit le valet, mon jeune âge doit plaider pour moi. N'aimerez-vous pas mieux apprendre ma mort que celle d'un chevalier éprouvé? Qu'ai-je encore fait et que puis-je valoir?» Le roi ne répondit pas, et baissa la tête. La reine, à son tour, apprenant la grande aventure dans laquelle le Beau valet venait de s'engager, en gémit secrètement; et quant au roi, le regret qu'il en eut lui fit oublier qu'il ne lui avait pas ceint l'épée, comme aux autres nouveaux adoubés.
XVIII.
Le jour de la Saint-Jean, le roi Artus était assis au dais de la grande table, entouré des jeunes adoubés de la veille. À peine eut-on servi, qu'un chevalier armé de toutes pièces, à l'exception du heaume, la ventaille du haubert abattue sur l'épaule, entra dans la salle et s'avançant jusqu'au roi: «Sire, Dieu te sauve, et toute la compagnie! Je suis envoyé par ma dame, la dame de Nohan, pour t'apprendre que le roi de Northumberland lui a déclaré la guerre et tient le siége devant un de ses châteaux. Ce roi réclame l'effet d'une promesse que ma dame lui aurait faite et dont elle ne garde aucun souvenir. Les deux partis s'en sont remis au jugement de clercs et chevaliers; ils ont décidé que si le roi ne se désistait pas, ma dame pourrait charger de soutenir son droit un, deux ou trois chevaliers, contre ceux de Northumberland. Le combat serait d'un contre un, de deux ou de trois contre deux ou trois, ainsi qu'elle même en déciderait. Madame a donc recours à toi, son seigneur lige, pour te demander un chevalier capable de la défendre.—Chevalier, répondit Artus, je suis en effet tenu de porter aide à la dame de Nohan, et, quand sa terre ne dépendrait pas de ma couronne, elle a trop de gentillesse et de courtoisie pour ne pas être soutenue envers et contre tous ceux qui lui feraient une guerre injuste.»
Le chevalier en sortant de la salle fut conduit devant une autre table dressée pour lui. Les nappes ôtées, le Beau valet s'avança vers le roi et pliant le genou: «Sire, dit-il, vous m'avez adoubé hier, et je vous en rends grâce; maintenant je vous requiers un don: c'est de me charger du soin de porter secours à la dame de Nohan.—Bel ami, dit le roi, vous ne savez pas ce que vous demandez: votre jeunesse ne pourrait porter un si grand faix. Le roi de Northumberland est fourni de chevaliers éprouvés, et le meilleur de tous sera chargé de soutenir sa querelle. Je ne voudrais pas confier le soin de le combattre à celui qui la veille était encore un simple valet. Non qu'un jour vous ne puissiez égaler en prouesse les plus renommés; mais, croyez-moi, l'âge seul vous donnera ce qui doit encore vous manquer de force et de résolution. Et puis, vous avez déjà pris un engagement dont vous aurez assez de peine à vous tirer.—Sire, reprit le Beau valet, c'est la première demande que je vous adresse depuis ma chevalerie. Votre refus peut nous couvrir tous deux de honte; car on dira que vous avez donné les armes à celui que vous n'estimiez pas capable d'entreprendre ce qu'un autre pouvait mettre à fin.»
Messire Gauvain et Yvain de Galles engagèrent alors le roi à ne pas persister dans son refus: «Puisque tel est votre avis, dit Artus, approchez, bel ami: je vous charge de porter aide à la dame de Nohan; Dieu fasse que vous en retiriez honneur et louange!»
Pendant que le Beau valet retourne à l'hôtel de monseigneur Yvain, pour faire ses apprêts de voyage, le messager de la dame de Nohan vint prendre congé du roi. «J'envoie à votre dame, lui dit Artus, un bien jeune chevalier, et, s'il eût dépendu de moi, j'aurais fait choix d'un autre mieux éprouvé. Mais il a réclamé cet honneur comme don de premier adoubement, et je n'ai pu refuser. J'ai cependant bon espoir d'avoir remis en vaillantes mains la cause qu'il s'engage à défendre. D'ailleurs, si ma dame craignait l'issue d'un combat trop inégal, je serai toujours prêt à lui envoyer un, deux ou trois autres chevaliers, quand elle les réclamera.»
Le Beau valet s'armait cependant: «Ah! monseigneur Yvain!» s'écria-t-il tout à coup, comme s'il eût oublié quelque chose, «j'ai commis une grande faute. Je n'ai pas pris congé de la reine.—Eh bien! dit Yvain, il est temps encore de le faire. Allons-y tout de suite.—C'est fort bien dit. Vous, mes écuyers, prenez les devants avec le chevalier en message; je vous rejoindrai à l'entrée de la forêt.»
Ils reviennent lui et messire Yvain au palais, traversent la chambre du roi, arrivent à celle de la reine. En approchant, le Beau valet se mit à genoux, muet, les yeux baissés. Messire Yvain vit bien qu'il fallait parler pour lui: «Madame, voici le valet que le roi fit hier chevalier; il vient prendre congé de vous.—Comment! il nous quitte déjà!—Madame, il a été choisi pour le secours de la dame de Nohan.—Oh! le roi n'aurait pas dû le désigner; il n'a déjà que trop entrepris.—Assurément; mais monseigneur le roi n'a pu refuser le premier don de nouvel adoubement.»
La reine alors le prit par la main: «Relevez-vous, beau sire: je ne sais qui vous êtes; peut-être d'aussi bonne ou de meilleure race que nous, et je suis vraiment peu courtoise de vous avoir souffert à genoux devant moi.—Madame, répond-il à demi-voix, pardonnez la folie que j'ai faite.—Quelle folie?—Je suis sorti du palais avant de vous en demander congé.—Oh! bel ami, à votre âge, il est permis de commettre un aussi gros méfait.—Madame, si vous y consentiez, je me dirais, à compter de ce jour, votre chevalier.—Assurément je le veux bien.—Madame, grand merci! Maintenant je vous demande congé.—Je vous le donne, beau doux ami; à Dieu soyez-vous recommandé!»
La reine en disant ces derniers mots lui tend la main, et, quand cette main vient à toucher sa chair nue, il ne sent plus, à force de trop sentir. Il se relève pourtant, sort en saluant, sans regarder les dames et demoiselles qui se trouvaient à l'autre bout de la chambre; il revient ainsi à l'hôtel avec monseigneur Yvain qui achève de l'armer. Mais quand il ne reste plus à ceindre que l'épée: «Par mon chef! dit messire Yvain, vous n'êtes pas chevalier; le roi ne vous a pas ceint l'épée. Hâtons-nous d'aller la lui demander.—Messire Yvain, répond le Beau valet, j'ai laissé la mienne aux mains de mes écuyers, je vais aller la reprendre avant de me présenter au roi; car je ne veux pas en recevoir d'autre.—Comme il vous plaira; je vous attendrai chez le roi.»