Mais il aurait attendu longtemps: ce n'est pas au roi que le valet voulait la demander. Yvain, après plus d'une heure d'attente, dit enfin au roi: «Sire, le valet nous a trompés. Il aura suivi le chemin qui conduit à Nohan sans attente que vous lui ayiez ceint l'épée.—Peut-être, ajouta messire Gauvain, aura-t-il senti quelque dépit de ne l'avoir pas reçue en même temps que les autres chevaliers.» L'avis de Gauvain fut partagé par la reine et ceux qui entouraient le roi.
Le Beau valet avait, à l'entrée du bois, rejoint ses écuyers et le chevalier messager de Nohan. Ils chevauchèrent longtemps ensemble, et, comme la chaleur était grande, il ôta son heaume, le tendit à un écuyer, et donna librement cours à ses pensées. Il s'y complut même au point de ne pas demander pourquoi le chevalier de Nohan leur faisait laisser le droit chemin pour suivre un étroit sentier, et il ne s'en aperçut qu'en sentant une branche d'arbre le frapper au front. «Qu'est-ce, dit-il à son guide, et pourquoi avons-nous quitté la voie droite?—Parce qu'elle était moins sûre.—Pourquoi?—Je n'entends pas vous le dire.—Je le veux savoir.—Vous ne le saurez pas.» Le valet va prendre son épée aux mains d'un écuyer et revenant au chevalier: «Vous le direz, ou vous êtes mort.—Mort? répond l'autre en riant, oh! je ne suis pas si facile à tuer. Mais je pense que vous devez vous réserver pour ma dame. Reprenons, puisque vous le voulez, le droit chemin, et vous verrez bientôt si j'avais mes raisons pour ne pas le suivre.»
Ils regagnent le grand chemin, et ne tardent pas à atteindre un perron ou pilier[29], près d'une fontaine. L'œil pouvait de là apercevoir un beau pavillon tendu au milieu d'une grande prairie. «Apprenez, dit alors le messager de Nohan, que dans le pavillon que vous voyez est une pucelle de grande beauté qu'y retient un chevalier plus fort, plus grand d'un demi-pied que les plus grands chevaliers. Il ne craint personne, il est sans pitié pour ceux qu'il abat. Voilà pourquoi je voulais éviter sa rencontre.—Et moi, dit le Beau valet, je veux aller au-devant de lui.—Comme il vous plaira; mais je n'entends pas vous suivre.—Restez donc!» Disant cela, le Beau valet descend de cheval, prend l'épieu d'une main, le heaume de l'autre et s'avance seul jusqu'au pavillon dont il essaye d'ouvrir la porte. Le grand chevalier était assis dans une chaire élevée: «Que diable venez-vous faire ici? dit-il.—Je viens voir la demoiselle que vous tenez enfermée.—Oh! je ne la montre pas au premier venu.—Que je sois ou non premier venu, je la verrai.» Et il fait de nouveaux efforts pour ouvrir le pavillon.—«Un instant, beau sire! La demoiselle dort, attendez son réveil. Si vous avez tant envie de la voir, je ne veux pas vous tuer pour cela; j'y aurais trop peu d'honneur.—Pourquoi y auriez-vous peu d'honneur?—En vérité, vous êtes trop petit, trop jeune pour valoir mes coups.—Peu m'importent, après tout, vos mauvaises paroles, si vous me montrez la pucelle, quand elle s'éveillera.—Je vous le promets.»
Le valet va et vient en attendant; il approche d'une loge galloise devant laquelle étaient deux demoiselles parées: «Voilà, dit la première, un beau chevalier!—Oui, dit l'autre, mais il faut qu'il soit bien couard, quand la peur du grand chevalier lui fait manquer l'occasion de voir la plus belle dame du monde.—Vous avez peut-être raison, demoiselles, dit le valet, de parler ainsi.» Et il revient sur ses pas, mais le chevalier n'était plus dans sa chaire. Le pavillon étant défermé, il entre et ne trouve dame ni demoiselle: tout était silencieux autour de lui.
Plein de dépit, il reprend le chemin du perron où il avait laissé ses gens.—«Qu'avez-vous fait et vu? lui demande le messager de Nohan.—Rien; la pucelle m'est échappée, mais je ne quitterai pas avant de l'avoir trouvée.—Oubliez-vous donc le service de madame de Nohan?—Non; j'y penserai quand j'aurai vu la pucelle: j'ai du temps de reste, puisque le jour de la bataille n'est pas encore fixé. Continuez votre chemin si tel est votre plaisir, vous saluerez de ma part votre dame et vous lui direz qu'elle peut compter sur moi.»
Le messager de Nohan s'éloigna, laissant le Beau valet avec les écuyers. À la chute du jour, un chevalier armé de toutes armes s'arrête et lui demande où il va.—«À mes affaires.—Quelles affaires?—Que vous importe?—Oh! je sais que vous désirez voir une belle demoiselle gardée par le grand chevalier. Eh bien, je puis vous satisfaire; non pas ce soir, mais demain matin. D'ici là, je vous conduirai, si vous voulez, vers une autre demoiselle non moins belle. Mais, il faut tout vous dire: la demoiselle repose sur une pelouse au milieu d'un lac, un sycomore la défend des rayons du soleil. À l'entrée de chaque nuit deux chevaliers arrivent, passent le lac, l'emmènent et le lendemain matin la ramènent où ils l'avaient prise. Pour la délivrer il faut que deux chevaliers osent défier ceux qui la retiennent et qui sont d'une vaillance éprouvée. Voulez-vous tenter l'aventure? Je m'offre pour votre second.»
Le Beau valet n'hésite pas à suivre l'inconnu. Ils arrivent devant le lac à l'entrée de la nuit, et ne tardent pas à entendre le pas des deux chevaliers. «Les voici, dit l'inconnu, hâtez-vous de prendre épée et glaive, et de vous couvrir d'écu.» Le Beau valet lace son heaume, et saisit un épieu de la main de ses écuyers. Il n'avait pas d'épée, dans son impatience il oublia même de prendre un écu. Le défi fut jeté aux deux gardiens de la demoiselle. Du premier choc, un d'eux atteignit le Beau valet en plein haubert; celui-ci, tout rudement ébranlé qu'il fût, vise et frappe assez vigoureusement de l'épieu pour abattre son adversaire. Mais le fer resta dans les mailles du haubert: alors l'inconnu qui lui servait de second se rapproche et lui offre son propre glaive. «Je le prendrai à une condition, c'est que vous me laisserez le soin de les combattre tous deux.
—«Il n'est pas nécessaire, dit alors le chevalier désarçonné: voici mon épée, bel ami, prenez-la, nous n'entendons pas continuer.—Vous nous laissez donc la belle demoiselle?—Assurément. Vous êtes blessé, le repos vous est nécessaire; une nouvelle lutte pourrait mettre en danger votre vie, et vous avez si grand cœur qu'il y aurait dommage à votre mort.»
Ce disant, le chevalier tire une clef, la lance vers la pelouse et crie: «Demoiselle, vous êtes conquise. Détachez la nacelle et conduisez-la vous-même à bord.» La pucelle obéit: elle entre dans la barque, détache la chaîne qui la retenait au sycomore et arrive devant les chevaliers. Ceux qui l'avaient jusque-là gardée la présentent au Beau valet, saluent et s'éloignent. Alors les sergents du chevalier inconnu étendent un beau pavillon sous les arbres, et le couvrent de mets succulents. Après manger, la demoiselle avertit les sergents de disposer trois lits.—«Pourquoi trois? demande en souriant le Beau valet.—Pour vous l'un, pour ce chevalier l'autre, pour moi le troisième.—Mais ne vous ai-je pas conquise, demoiselle?—Oui, je vous appartiens: il en sera ce que vous exigerez.—Ah! demoiselle, je vous tiens quitte.» Et tous trois dormirent séparément jusqu'au lendemain matin.
Au point du jour le Beau valet vint au chevalier inconnu: «Allons où vous savez.—Volontiers; mais promettez-moi de me laisser la dame, si vous venez à la conquérir.—Soit!» Ils montent en selle et reviennent au premier pavillon. L'inconnu lui dit: «Ceignez votre épée et n'oubliez pas comme hier votre écu.—Je prendrai l'écu et la lance; quant à l'épée, je ne puis la ceindre avant d'en avoir reçu le commandement d'autre que vous.—Mais ne vous ai-je pas averti que votre adversaire était des plus redoutables?—Nous verrons bien.» Aussitôt, l'écu sur la poitrine, la lance au poing, le Beau valet s'avance à portée du grand chevalier.—«Tiendrez-vous, lui dit-il, la promesse que vous m'avez faite de me montrer la belle demoiselle?—Oui, mais après combat.—Je le veux bien: armez-vous sans délai, j'ai grande affaire ailleurs.—Mon Dieu! quel grand besoin de m'armer contre vous?» Cependant il prend écu, épée et glaive. Lancés l'un contre l'autre, ils échangent plusieurs rudes coups; mais l'épieu éclate dans la main du grand chevalier, qui sent en même temps celui du Beau valet pénétrer rudement dans ses côtes et le jeter hors des arçons.—«Verrai-je maintenant la demoiselle? dit le valet.—Oui, et que maudite soit l'heure où je la pris en garde!» Le pavillon s'ouvre, la demoiselle en sort et vient tendre la main au vainqueur qui, la présentant à son compagnon: «Vous voilà, lui dit-il, maître de ces deux belles demoiselles.—Non; elles méritent mieux que moi: vous les avez seul conquises, elles sont à vous seul.—Vous oubliez nos conventions.—Eh bien! que souhaitez-vous que je fasse d'elles?—Vous les conduirez à la cour du roi Artus, et vous les présenterez à madame la reine, de la part du valet parti pour secourir la dame de Nohan. Puis vous la prierez de m'envoyer une épée, pour me donner le droit d'être appelé chevalier.»