Grande fut la surprise de l'inconnu, en apprenant que le vainqueur des deux chevaliers du pavillon et du lac était si nouvellement adoubé.—«Où vous retrouverai-je, pour vous rendre compte de mon message?—À Nohan.»
Arrivé à la cour, l'inconnu apprit à la reine tout ce qu'il avait vu faire au Beau valet. Madame Genièvre en ressentit grande joie et s'enquit aussitôt d'une excellente épée qu'elle enferma dans un riche fourreau, et qu'elle garnit de renges richement émaillées. L'inconnu, après avoir reçu le don, se hâta de revenir à Nohan. Il ne faut pas demander si le Beau valet saisit avec joie l'épée de la reine; il la ceignit aussitôt et remit au chevalier qui la lui apportait celle que la Dame du lac lui avait donnée. «Dieu merci, s'écria-t-il, et madame la reine! je suis maintenant chevalier.» À partir de ce moment l'histoire ne doit plus l'appeler le Beau valet; mais, en raison de l'éclatante blancheur de ses armes, elle le désignera sous le nom du Blanc chevalier.
Grâce aux récits qu'avait déjà faits de lui le messager de la dame de Nohan, il en avait reçu le meilleur accueil en arrivant, sans penser même à remarquer sa grande beauté, «Monseigneur le roi, lui dit-il, m'a envoyé pour défendre votre droit, Je suis prêt à le faire.» Mais la dame, voyant son haubert faussé, lui fit avouer qu'il avait reçu une blessure grave à l'épaule. «Sire chevalier, dit-elle, ne faut-il pas avant tout panser vos plaies?—Oh! Madame, elles ne sont pas assez fortes pour m'empêcher de vous rendre mon service.—Au moins faut-il vous laisser désarmer et nous permettre d'en juger.» La blessure s'était envenimée pour n'avoir pas été recouverte. Un bon mire fut appelé et la dame lui confia le Blanc chevalier, en déclarant qu'elle ne songerait pas à prendre jour pour le combat, avant que la plaie ne fût entièrement fermée. On le conduisit dans une chambre écartée d'où il consentit à ne pas sortir avant sa parfaite guérison.
Cependant la nouvelle s'était répandue à la cour que la dame de Nohan n'était pas encore délivrée. Keu s'en alla dire au roi: «Sire, comment avez-vous pu confier une telle besogne à si jeune chevalier? C'est un prud'homme qu'il fallait choisir. Si vous le voulez bien, j'irai.—J'y consens.» Et Keu de partir, d'arriver à la hâte, comme la dame de Nohan conversait avec le Blanc chevalier dont la plaie était enfin cicatrisée. «Dame, lui dit messire Keu, monseigneur le roi m'envoie pour être votre champion. Il eût, dès l'abord, désigné quelque prud'homme; mais ce nouvel adoubé avait réclamé en premier don l'honneur d'être choisi. Et quand le roi a su que vous n'étiez pas délivrée, il a compris le besoin que vous aviez de moi.—Grand merci, répondit la dame, à mon seigneur le roi et à vous; mais, loin de refuser de me défendre, le nouveau chevalier voulait combattre dès le premier jour. Je ne l'ai pas permis, avant de le savoir guéri d'une blessure dont il ne prenait pas assez de soin. Aujourd'hui il est prêt à soutenir mon droit.—Dame, reprit Keu, cela ne peut être. Puisque je suis venu, c'est à moi de vous défendre; autrement j'en aurais quelque honte, et monseigneur le roi assez peu d'honneur.»
Le Blanc chevalier intervint alors: «Sire Keu, madame a dit vrai, j'étais prêt dès le premier jour; et comme je suis venu le premier, c'est à moi de combattre le premier.—Cela ne peut être, bel ami, dit Keu, puisque je suis arrivé.—Il est vrai que le meilleur chevalier doit être le champion de madame.—Vous parlez sagement, dit Keu.—Eh bien, combattons d'abord l'un contre l'autre; madame de Nohan choisira qui aura le mieux fait.—Oh! j'y consens.—Il est, dit la dame de Nohan, un autre moyen de vous accorder. Je puis proposer un combat d'un contre un ou deux contre deux. Il me suffira de mander au roi de Northumberland qu'il ait à choisir deux chevaliers; ainsi pourrez-vous tous deux montrer ce que vous savez faire.»
Les conditions agréées de part et d'autre, la dame désigna la journée, et le combat eut lieu dans la plaine de Nohan. Keu et le premier chevalier de Northumberland rompirent leurs lances en même temps, et continuèrent le combat l'épée à la main. Le Blanc chevalier reçut la pointe de son adversaire dans le haut de son écu, et d'un coup mieux asséné il atteignit sur la boucle l'écu opposé, le traversa, le cloua au bras, à la poitrine de celui qui le portait, et le fit sauter rudement par-dessus la croupe de son cheval. Mais son glaive éclate comme il le voulait tirer à lui; et, tandis que le chevalier abattu se relève à grand'peine, le Blanc chevalier se rapproche de Keu: «Prenez ma place, messire Keu, et laissez-moi la vôtre.» Keu ne répond pas et soutient comme il peut le combat commencé. Le Blanc chevalier revient à celui qu'il avait désarçonné, l'épée en main, l'écu sur la tête; il ménage ses coups pour ne pas vaincre le premier. Cependant il gagnait du terrain, et ceux qui le suivaient des yeux voyaient bien qu'il ne tenait qu'à lui d'en finir. Une seconde fois il retourne à messire Keu, comme il se relevait furieux d'avoir été jeté à terre: «Cédez-moi, criait-il, votre place et prenez la mienne.»—Honteux de l'offre, Keu répondait: «Restez où vous êtes, je n'ai pas besoin d'aide.» Le Blanc chevalier n'en tardait pas moins, et volontairement, à réduire son adversaire à merci. Enfin le roi de Northumberland, témoin du double combat, se hâta de prévenir la défaite inévitable de ses champions en demandant la paix. Il jura de ne plus rien réclamer de la dame de Nohan, et retourna dans ses terres avec tous les hommes d'armes qu'il avait amenés.
Ainsi délivré des réclamations de son puissant ennemi, la dame de Nohan rendit grâce aux deux chevaliers qu'Artus lui avait envoyés. Messire Keu reçut ces témoignages de reconnaissance comme s'il les eût seul mérités, et reprit le chemin de Logres pour aller conter au roi Artus ce qu'il avait fait, sans toutefois oublier ce qu'avait fait le Blanc chevalier. Celui-ci consentit à demeurer quelques jours à Nohan, et quand enfin il prit congé, la dame qui n'avait pu le retenir le fit convoyer par plusieurs de ses hommes, au nombre desquels se trouva le chevalier qui avait rapporté l'épée de la reine. «Veuillez me pardonner,» dit-il au Blanc chevalier, en s'humiliant devant lui. «—Et pourquoi?—Sire, c'est moi qui vous avais ménagé les dangers du voyage dont vous vous êtes si bien tiré. Vous avez combattu deux chevaliers, parce que j'avais pressé madame de Nohan de vous soumettre à des épreuves qui témoigneraient de ce que vous pouviez faire. Il en avait été de même de la rencontre du grand chevalier, qu'on renommait tant pour sa prouesse. Son nom est Antragais; le premier, il avait offert à madame de prendre en main sa défense: avant d'y consentir, madame avait souhaité qu'il se mesurât avec le champion qu'enverrait le roi Artus. De là les épreuves auxquelles vous avez été soumis.—Je ne vois en cela, reprit le Blanc chevalier, aucune offense, et s'il y en eut, je ne vous en sais pas mauvais gré.—Grand merci! sire; et puisqu'il en est ainsi, permettez-moi à l'avenir de dire que je vous appartiens.—J'y consens. À Dieu soyez recommandé!» Et ils se séparèrent les meilleurs amis du monde.
XIX.
En prenant congé de la dame de Nohan, le Blanc chevalier conduisit son cheval vers une maison religieuse appelée la tombe Lucan[30], parce qu'elle renfermait le corps d'un filleul de Joseph d'Arimathie, autrefois chargé de la garde du Saint-Graal.
Il passa la nuit dans cette abbaye, et, comme il voulait chevaucher sans compagnons pour être plus sûr de rester inconnu, il laissa dans ce lieu ses écuyers, en leur recommandant de l'attendre un mois durant.