Une rivière formait la limite des terres de la dame de Nohan; le Blanc chevalier s'avança vers le Gué de la reine, ainsi nommé depuis que la reine Genièvre l'avait passé la première, le jour où Keu le Sénéchal tua de sa main deux des sept rois Saisnes qui les poursuivaient[31].

Il descendit, s'assit sur l'herbe fraîche et déjà se perdait en rêveries, quand de l'autre bord accourt un chevalier qui pousse dans le gué son coursier et fait jaillir l'eau jusque sur lui. «Sire chevalier, dit le Blanc chevalier, vous m'avez fait deux ennuis. Vous avez mouillé mes armes et vous m'avez tiré de pensées où je me plaisais.—Et que m'importent vos armes et vos pensées?» Sans daigner répliquer, le Blanc chevalier remonte et pousse son cheval dans le gué. L'autre l'arrête: «On ne passe pas! Je le défends de par la reine.—Quelle reine?—La femme du roi Artus.»

À ce mot, le Blanc chevalier retient son coursier sur la rive; mais le prétendu gardien du gué pique jusqu'à lui et va saisir son cheval au frein. «Il est, dit-il, à moi.—Pourquoi?—Pour être entré dans le gué.» Le Blanc chevalier allait descendre, quand en quittant l'étrier un doute lui vient: «Mais dites-moi, chevalier, au nom de qui venez-vous?—Au nom de la reine.—Vous en a-t-elle donné la charge?—Non, puisque vous insistez; j'agis en mon nom.—Alors vous n'aurez pas mon cheval. Laissez le frein!—Non.—Laissez le frein, ou vous vous en repentirez.—C'est là ce que nous allons voir.» Et ce disant, il quitte le frein, ramène son écu sur sa poitrine, lève son glaive et s'élance vers le Blanc chevalier, qui le reçoit en le faisant voler à terre. Puis, saisissant la bride abandonnée du cheval: «Reprenez-la, dit-il, j'ai en vérité regret de vous avoir abattu.—Au moins, dit l'autre qui ne pouvait cacher son dépit, me direz-vous qui vous êtes.—Je n'en ai pas l'intention.—Eh bien! nous allons recommencer.—Non, vous êtes en trop haut conduit[32].—Je ne suis pas, vous dis-je, à la reine et je veux savoir votre nom.—Mais je n'entends pas vous le dire.—Défendez-vous donc.» Le combat se renouvelle, et cette fois dure plus longtemps; à la fin, il fallut que pour sauver sa vie l'inconnu demandât merci.

C'était Alibon, le fils au Vavasseur du Gué de la reine. En rendant les armes, il pria de nouveau et vainement le vainqueur de lui dire son nom: «Au moins permettez-moi d'aller m'en enquérir auprès de ceux qui ne peuvent l'ignorer.—Comme il vous plaira.»

Alibon se rendit à Carlion où étaient le roi et la reine. «Ma dame, dit-il, veuillez m'apprendre le nom d'un chevalier aux armes blanches et au cheval blanc.—Pourquoi le demandez-vous?—Parce qu'il est entièrement à vous.» Et lui ayant conté ce qui s'était passé entre eux: «Si j'avais réclamé son cheval en votre nom, il me l'eût aussitôt abandonné.—Bien à tort, répond la reine, car vous n'aviez charge ni de garder le gué ni de prendre son cheval. Au reste, je ne sais rien de ce chevalier, sinon que monseigneur le roi l'arma à la dernière Saint-Jean et qu'on a déjà beaucoup parlé de lui. Est-il en santé?—Oui, madame.—J'en suis bien aise[33]

XX.

À quelques jours de là, le Blanc chevalier voit venir à lui une demoiselle éplorée. «Dieu vous sauve, demoiselle! lui dit-il; qui peut vous affliger ainsi? «—Ah! sire, la mort de mon ami, un des plus beaux chevaliers du monde. Il a été tué à la porte d'un château dont il voulait abattre les mauvaises coutumes. Maudite l'âme de celui qui les établit!—Ne pourrait-on, demoiselle, tenter de les abolir?—Oui, si l'on venait à triompher de toutes les épreuves; mais pour cela il faudrait mieux valoir que tous ceux qui l'ont jusqu'à présent essayé.—Et quelles sont donc ces épreuves?—Si vous tenez à le savoir, prenez ce chemin, il conduit au château.»

La demoiselle s'éloigna en continuant son deuil, et le Blanc chevalier arriva devant le château. Il était bâti sur une roche naturelle, plus longue et plus large que la portée d'une excellente arbalète. La rivière d'Hombre coulait d'un côté de la roche; de l'autre, un courant était formé de la réunion de plus de quarante sources très-rapprochées. Le château avait nom la Douloureuse garde, en raison du mauvais accueil qu'y recevaient tous ceux qu'on y retenait.

Il était construit entre deux murailles, et chacune de ses portes était défendue par dix chevaliers. Avant d'y pénétrer, il fallait les combattre l'un après l'autre. Quand le premier était las, il en appelait un second; celui-ci un troisième, et ainsi des autres. On voit s'il était aisé de sortir victorieux de luttes aussi répétées. Sur la porte de la seconde enceinte était posée par enchantement une énorme figure de chevalier levant dans ses mains une grande hache. Cette figure devait tomber au moment où celui qui voulait gagner le château aurait, après avoir tué ou réduit à merci les dix premiers défenseurs, atteint la seconde muraille. Mais avant de dissiper les sorts dont les prisonniers étaient victimes, il fallait rester quarante jours et quarante nuits dans le château. Sur la rivière d'Hombre s'étendait le bourg, où le voyageur pouvait trouver un gîte agréable et commode.

Le Blanc chevalier faisait de vains efforts pour défermer la première porte, quand une demoiselle cachée sous sa guimpe et son long manteau parut et vint le saluer. «Demoiselle, lui dit-il, m'apprendrez-vous les coutumes de ce château?—Au moins vous en dirai-je une partie. Avant de songer à les abattre, il faut vaincre et avoir raison des dix premiers chevaliers; si vous m'en croyez, ne tentez pas l'aventure.—Oh! je ne suis pas venu pour m'éloigner sans coup férir. Je saurai le secret de ce château, ou, si je ne l'apprends pas, je partagerai le sort de tant de prud'hommes qu'on y retient prisonniers.—Dieu vous soit donc en aide!» reprit la demoiselle; et elle fit semblant de s'éloigner.