En reprenant les armes qu'il avait déposées à l'entrée, il se signe et avance. D'abord il est dans une nuit profonde, puis, par la baie d'une porte éloignée, il voit poindre une lumière. Il marche de ce côté, franchit la porte, et, tout d'un coup, entend un grand bruit; il avance encore, malgré un fracas horrible qui lui donne à penser que la voûte s'écroule. Les parois, le seuil, tout semble tourner sur lui; il se retient à la muraille du mieux qu'il peut, jusqu'à l'entrée d'une seconde porte cintrée. Elle était défendue par deux chevaliers de cuivre émaillé[41], tenant chacun une grande épée que deux hommes auraient eu peine à soulever. Ils en ferraillaient constamment, de façon que rien ne pouvait passer sans être mis en pièces.
Le Chevalier, l'écu en avant, s'élance entre les épées qui pénètrent dans les mailles de son haubert jusqu'à l'épaule, d'où s'échappe un jet de sang; il passe outre en tombant sur ses mains: malgré la douleur qu'il ressent de cette chute, il reprend l'épée tombée devant lui et continue d'avancer, toujours l'écu devant sa poitrine. Il arrive ainsi à une troisième porte défendue par un puits[42] de sept pieds de long et de large, exhalant une odeur fétide, et d'où sortait un bruit effroyable. À la porte était un grand éthiopien, jetant par la bouche des torrents de flamme bleue, tandis que jaillissaient des charbons ardents de ses yeux. À l'approche du Chevalier, le monstre lève des deux mains une hache énorme, prête à retomber dès qu'il le verrait à portée.
Le Chevalier hésita un instant, le puits seul paraissant offrir un obstacle insurmontable. Cependant il se souvient du serment qu'il a prononcé, remet l'épée dans le fourreau, prend son écu par l'extrémité des guiches, et le lance de toute sa force au visage de l'éthiopien: la hache écartèle l'écu, mais elle y reste engagée. D'un grand élan, le Chevalier saute de l'autre côté du puits en levant les mains qu'il arrête sur le cou de l'éthiopien. Celui-ci fait de grands efforts pour dégager sa hache, et cependant le Chevalier lui étreint la gorge et le frappe au visage à poings fermés. Force lui est de lâcher son arme, il fléchit, tombe à la renverse; le Chevalier, tombé en même temps que lui, se relève, le saisit par les pieds et le précipite dans le gouffre.
Alors il regarde autour de lui. Une femme de cuivre merveilleusement émaillé tenait de la main droite la double clef des enchantements. Pour les prendre il approche d'un pilier de cuivre dressé au milieu de la salle. Des lettres creusées dans le métal disaient: La grosse clef déferme le pilier, la menue le coffre. Il ouvre le pilier, aperçoit le coffre; mais, quand il touche à la seconde clef, il entend un bruit si effroyable, des cris si perçants, que le pilier lui-même en est ébranlé. Il se signe, ouvre le coffre, et de trente tuyaux de cuivre sortent autant de voix distinctes, plus douloureuses l'une que l'autre. De là partaient tous les enchantements répandus dans le château. De violents tourbillons se forment et de noires vapeurs, puis des clameurs aussi épouvantables que si tous les diables d'enfer eussent été là réunis. En réalité, il s'y en trouvait un assez grand nombre. Le Chevalier sent ses forces l'abandonner; il tombe pâmé devant le pilier: quand il revient à lui, le pilier, l'image de cuivre, le puits, les deux chevaliers qui gardaient la première porte, tout avait disparu. Le souterrain était ouvert, il en sortit tenant dans ses mains la double clef des enchantements. En repassant par le cimetière, il n'y trouva plus de tombes, de lettres ni de heaumes; il s'agenouilla dans la chapelle, déposa les clefs sur l'autel et monta au palais.
Comment peindre la joie illuminant tous les visages, et dire les actions de grâces qu'on lui rendit! Il sut alors que la reine n'avait pas été retenue prisonnière et qu'on s'était entendu pour le tromper et le décider ainsi à revenir à la Douloureuse garde. Il ne s'y arrêta qu'une seule nuit et, dès le lendemain, il fit ses adieux à ceux qu'il venait de délivrer de la cruelle oppression des démons.
À compter de ce moment, la ville, le bourg et le château ne s'appelèrent plus que la Joyeuse Garde: nous en reparlerons plus d'une fois.
XXVIII.
Notre chevalier, le lendemain, longeant le cours d'une rivière, aperçut sur l'autre rive une haute bretêche que protégeait une enceinte de palissades. Dans l'intention de s'y arrêter, il passa le gué avec la demoiselle qui l'avait si longtemps attendu dans la Joyeuse garde. Le gardien de la bretêche tira la porte coulante[43] à leur approche, et laissa entrer les écuyers et la demoiselle. Mais, quand ce fut au tour du Chevalier, il fit revenir la porte sur elle-même. «Frère, lui demande le Chevalier, pourquoi me laisses-tu dehors?—C'est qu'avant d'entrer, vous devez me dire qui vous êtes.—Je suis de la maison du roi Artus; cela doit te suffire.—Oui, pour que la porte reste baissée.—Au moins laisse sortir mes écuyers et ma demoiselle.» Ici, pas de réponse, et le bon chevalier, outré de dépit, repassait lentement le gué, pendant que la dame de la bretêche ôtait la housse de l'écu que les écuyers avaient déposé. À la vue du blason d'argent à la bande noire[44], elle se hâte d'ouvrir la fenêtre et de crier: «Revenez, revenez, chevalier! veuillez, au nom de la chose que vous aimez le mieux, passer la nuit dans notre maison.»
Le Chevalier revient sur ses pas. Cette fois la porte se tire devant lui; il est conduit dans une chambre haute où ses écuyers le désarment. La dame eut tout loisir d'admirer la beauté de son corps et la bonne grâce de ses mouvements. On cornait le dîner, quand arrive le maître de la bretêche: «Ah! sire, lui dit la dame en le débarrassant de ses armes, vous avez pour hôte le preux jouteur dont vous me parliez, celui qui vainquit l'assemblée.—Dame, dit sévèrement le bon chevalier, vous n'êtes pas courtoise d'avoir découvert l'écu que je tenais caché.—Pardonnez, sire, à ma curiosité; elle nous permet de vous rendre tout l'honneur qui vous est dû.—En effet, dit à son tour le maître du logis, vous êtes l'homme que je désirais le plus connaître. Non que vous m'ayiez bien traité à la deuxième assemblée; vous nous avez renversés, moi et mon cheval l'un sur l'autre, et peu s'en fallut que j'en eusse le cœur crevé.»
On se mit au manger. Les nappes ôtées, le bon chevalier demande au maître de la maison ce qui l'avait obligé à sortir armé. «Je revenais de garder un pont, dans l'espoir de voir passer celui qui promit au navré de combattre quiconque aimerait mieux celui qui l'avait navré. Le navré était mon ennemi mortel, pour avoir tué le frère de ma mère: vous comprenez que, pour venger cette mort, je donnerais ma vie.»