Ces paroles désolèrent le bon chevalier, qui regretta bien de les avoir provoquées. Il cacha son émotion; les lits furent dressés, ils allèrent reposer. Mais lui ne put dormir: toute la nuit il gémit et pleura; car il se voyait contraint, pour éviter le parjure, de provoquer celui qui lui donnait une si courtoise hospitalité.
De grand matin, il se présente devant son hôte, tout armé, à l'exception du heaume et des gants: «Beau sire, dit-il en s'agenouillant, vous m'avez fait grande courtoisie; je vous demande un don, pour le temps que je resterai dans votre maison.—Sire, relevez-vous; sauf mon honneur, il n'est rien que je puisse vous refuser.—Grand merci! avouez donc que vous aimez mieux le navré que celui qui l'a navré.
—«Sainte-Marie! êtes-vous donc le chevalier qui jura de venger le navré?
—«Vous l'avez dit.» Le châtelain resta un temps sans parler. Enfin: «Sire, dit-il, sortez d'ici; j'aime mieux le navré que le mort.»
Le bon chevalier partit avec sa demoiselle et les écuyers. Mais bientôt il voit accourir le maître de la bretêche, entièrement armé. «Chevalier, dit-il, j'aime mieux le mort que le navré. Je ne pouvais refuser le don que je vous avais promis, pour le temps où vous seriez mon hôte; mais nous sommes en pleine campagne.»
Notre chevalier veut inutilement l'apaiser. Ils prennent du champ; la rencontre est assez rude pour que tous deux vident les arçons et soient jetés sous le ventre de leurs chevaux. Ils se débarrassent, jettent leurs écus, brandissent les épées et se frappent à coups redoublés. Le maître de la bretêche perd le premier de ses forces; il recule: l'autre, tout en le tenant de court, le prie de reconnaître qu'il aime mieux le navré. «À Dieu ne plaise que je démente ce que j'ai dans le cœur!» Le bon chevalier le ménage moins; le fait reculer jusqu'à la rive, et le prie encore d'accorder ce qu'il lui demande.—«Jamais!» D'un dernier coup il l'étend à terre; il appuie un genou sur sa poitrine, il délace son heaume: «Vous pouvez encore sauver votre vie.—Plutôt mourir!» Pour ne pas l'achever de son épée, le bon chevalier le saisit, le soulève et va le jeter dans le courant. Cela fait, il s'éloigne en regrettant le serment qui vient de le contraindre à tuer un prud'homme qui lui avait donné le pain, le sel et le gîte.
XXIX.
Après avoir ainsi combattu et mis à mort malgré lui le vavasseur chez lequel il avait reçu une si courtoise hospitalité, le Chevalier erra tristement le reste du jour sans trouver aventure. Il passa la nuit chez une dame veuve, à l'entrée d'une forêt voisine de Kamalot, et se remit en chemin le lendemain matin, toujours accompagné de la demoiselle du Lac et de ses deux écuyers. Bientôt il fit rencontre d'un valet monté sur un grand chasseur. «Valet, lui dit-il, quelles nouvelles?—L'arrivée à Kamalot de madame la reine.—Quelle reine?—La reine Genièvre, la femme du roi Artus.» Et, cela dit, le valet s'éloigne.
Le bon chevalier, tout pensif, arrive dans Kamalot. Il abandonne les rênes et laisse le coursier aller à l'aventure, jusqu'en face d'une maison forte. Aux fenêtres était une dame, en simple chemise et surcot, les tresses répandues sur les épaules: elle plongeait les yeux sur les prés et les bois. Le bon chevalier, sortant tout à coup de sa rêverie, la regarde et retient son cheval pour la contempler plus longtemps.
Vint alors à passer un chevalier armé de toutes armes, qui lui demande ce qu'il a tant à regarder. L'autre ne l'entend pas et ne fait nulle réponse. «Je demande ce que vous regardez,» dit l'inconnu en le poussant au bras.—«Ce qui me plaît; et vous n'êtes pas courtois de me jeter ainsi hors de mes pensées.—Je vous demande pourtant, par la chose que vous aimez le plus, quelle est cette dame que vous regardez si bien?—C'est madame la reine.—Est-ce à vous de savoir quelle est la reine? Bien m'est avis que vous ne regardez de ce côté que pour éviter de me parler. Après tout, auriez-vous le courage de me suivre?—Oh! répond le bon chevalier, si vous allez où je n'oserais aller, vous pouvez vous vanter de passer les plus renommés de prouesse.—Nous verrons bien.»