Dagonnet cependant faisait un bruit insupportable: «Le vainqueur de la Douloureuse garde et des assemblées de Galore, le dompteur de géants, est mon prisonnier! messire Gauvain lui-même n'a jamais fait pareille conquête. Je suis le premier chevalier du monde!»
XXX.
Le chevalier vainqueur des géants avait, en sortant de la forêt, rencontré un vavasseur revenant de la chasse avec un beau chevreuil troussé sur le roncin d'un écuyer. Ce vavasseur lui offrit l'hospitalité: «Vous serez bel et bien reçu, et vous aurez de ce chevreuil à votre souper.» Le Chevalier ne refusa pas et passa la nuit dans ce logis. Le lendemain, après avoir entendu la messe, il se fit armer et prit congé du vavasseur.
À quelques jours de là, il arrive devant une chaussée qui avait une lieue de longueur et qu'on avait pratiquée sur un terrain humide et marécageux. À l'entrée se tenait un chevalier armé qu'il lui fallut encore défier, dès qu'il se fut déclaré l'ennemi du roi Artus et de celui qui avait juré de combattre tous ceux qui aimeraient moins le chevalier navré que celui qui l'avait navré. Notre chevalier eut beau le conjurer de se dédire, il fut contraint de se mesurer avec lui, et de lui arracher la vie, pour échapper au parjure. Cette rencontre devait lui coûter cher. Comme en suivant la chaussée il approchait d'une ville appelée le Puy de Malehaut, il fut devancé par deux écuyers qui portaient, l'un le heaume, l'autre l'écu de celui qu'il venait d'immoler. Dès qu'il eut franchi lui-même les portes de Malehaut, elles se refermèrent sur lui; il entendit de grands cris confus, et bientôt il se vit entouré d'une foule furieuse de chevaliers, écuyers et sergents qui se ruèrent à l'envi sur lui et commencèrent par tuer son cheval. Il se dégagea vivement et tint longtemps en respect plus de quarante glaives tendus vers lui; enfin, il gagna les degrés d'une maison forte[46] voisine, et continua une défense désespérée. Accablé de lassitude, il venait de tomber à genoux, quand la dame de la maison descendant jusqu'à lui offrit de le recevoir prisonnier: «Qu'ai-je fait, dame, pour mériter d'être pris?—Vous avez tué le fils de mon sénéchal, et vous n'échapperez pas autrement à la vengeance de ses parents et de ses amis.» Il tendit son épée à la dame; la multitude s'arrêta, et il se laissa conduire dans une geôle ou prison pratiquée à l'un des bouts de la grande salle. Cette geôle avait deux toises de large, et la longueur d'un jet de pierre. Les parois s'en rapprochaient à mesure qu'elles arrivaient au faîte. Deux fenêtres de verre, ouvertes de ce côté, permettaient au prisonnier de voir tout ce qui se passait dans la salle[47]. C'est là que fut enfermé notre chevalier.
XXXI.
Le conte le laisse ici dans sa geôle pour nous ramener au roi Artus, qui vient d'être averti par le message d'une dame de ses vassales[48] que Galehaut, le fils de la Géante, le prince des Îles étranges, se préparait à passer outre avec une armée de cent mille fer-vêtus. «Dites à la dame qui vous envoie, répondit le roi, que je partirai cette nuit ou demain au plus tard. À Dieu ne plaise que j'attende un seul jour, quand on ose mettre le pied sur nos terres!» Et sans écouter les remontrances de ses chevaliers, il partit de grand matin avec environ sept mille hommes d'armes. Que pouvait un si faible nombre devant l'armée de Galehaut? Cependant, grâce aux merveilleuses prouesses de messire Gauvain, le Roi des cent chevaliers fut obligé de céder le terrain à plusieurs reprises; mais, le prince Galehaut, qui dédaignait de combattre en personne un ennemi si faiblement soutenu, contraignit enfin les Bretons à sonner la retraite. Il y eut devant les deux camps un furieux combat; Gauvain, couvert de blessures, arrêta les ennemis devant les premiers retranchements: mais à peine les assaillants se furent-ils retirés que lui-même tomba sanglant, inanimé, et le bruit de sa mort se répandit dans l'armée. Rien ne peut exprimer la douleur qu'en ressentirent la reine et tous ceux qui tenaient à l'honneur du roi.
Le camp des Bretons s'étendait le long d'une rivière, à sept lieues environ de la cité de Malehaut. La jeune et riche dame qui retenait le Bon chevalier dans sa geôle avait perdu naguère son baron; mais elle était aimée de tous ses hommes, et quand on demandait aux gens du pays ce qu'ils pensaient d'elle, ils répondaient: «C'est la reine de toutes les dames.»
On a vu que, de la geôle où il était enfermé, le Bon chevalier pouvait entendre et voir tout ce qu'on faisait dans la grande salle. Plusieurs vassaux, au retour de la bataille livrée par Galehaut aux Bretons, ne manquèrent pas de raconter les grandes prouesses et les blessures dangereuses de monseigneur Gauvain. Le Bon chevalier fit alors signe à celui d'entre eux qui paraissait avoir le plus d'autorité sur la dame de Malehaut: «Je vous prie, dit-il, d'aller demander à votre dame la faveur d'un entretien.» Le prud'homme obéit, et bientôt vint tirer le prisonnier de la geôle pour l'amener dans la chambre haute.