«Beau sire, dit la dame, que me voulez-vous?—Dame, que vous me mettiez à rançon. Je suis un pauvre chevalier; mais il en est plus d'un, parmi les hommes du roi Artus, qui volontiers me rachèteraient.—Beau sire, répond la dame, je ne vous ai pas retenu dans l'espoir d'une rançon, mais pour la justice que je dois à mon sénéchal, dont vous avez tué le fils.—Je l'ai fait, dame, pour ne pas être parjure; mais, croyez-moi, s'il vous plaisait me mettre à rançon, vous n'en auriez pas regret. J'apprends que les échelles du roi Artus et du prince Galehaut doivent encore se rencontrer demain; laissez-moi prendre part à l'assemblée, et je promets de rentrer la nuit même en votre prison, s'il me reste assez de force pour y revenir.—Chevalier, je vous l'accorderai volontiers, à une seule condition: vous me direz votre nom.—Hélas! je ne le puis.—Vous n'irez donc pas à l'assemblée.—Je veux bien prendre l'engagement de vous satisfaire, dès que je le pourrai.—Eh bien, partez dès cette nuit, si vous voulez.—Grand merci, dame.» Et il fut reconduit à la geôle.
Cependant, l'armée des Bretons étant devenue plus forte, Galehaut crut pouvoir, sans en être blâmé, défier tout de bon le roi Artus. Il chargea le Roi-premier conquis (ainsi désigné pour avoir fait son hommage avant les autres) de conduire la première bataille, forte de quarante mille hommes d'armes. Elle occupa le côté de la rivière d'Hombre opposé au camp d'Artus. Avant que les Bretons ne fussent armés, le chevalier de la dame de Malehaut était arrivé, monté sur un grand destrier et couvert d'armes vermeilles que la dame de Malehaut lui avait préparées. Il s'était arrêté en face de la bataille du Roi-premier conquis; mais, au lieu de regarder devant lui, ses yeux se portaient sur les loges d'une tourelle que le roi Artus avait fait dresser assez près du gué, pour être mieux en état de suivre tous les mouvements de ses hommes. Aux loges était la reine avec ses demoiselles, puis, au fond de la tourelle, monseigneur Gauvain, condamné au repos par ses récentes blessures. Bientôt le Roi-premier conquis pousse dans le gué son cheval, pour avoir l'honneur du premier coup; le Chevalier vermeil, appuyé sur son glaive, ne semble pas songer à le recevoir. Alors les hérauts, les goujats de la partie des Bretons, se demandent que vient faire un fer-vêtu si peu pressé de combattre. «Chevalier! crient-ils, ne voyez-vous pas le Roi-premier conquis; n'irez-vous pas à lui?» Il ne les entend pas. Un ribaud plus insolent s'approche, détache l'écu et le passe à son cou, sans que notre chevalier ait l'air de s'en apercevoir. Un autre se baisse, prend une motte de terre mouillée et la lance sur le nasal du heaume, en criant: «À quoi songez-vous, fainéant?»
L'eau pénétrant dans les yeux, le Bon chevalier reprend ses esprits et voit le Roi-premier conquis, comme il touchait la rive bretonne. Il pousse à lui, lance baissée, et reçoit la première atteinte: mais, à défaut de l'écu, le haubert était de bonne trempe et ne fut pas entamé. Le roi brisa sa lance contre les mailles, et, plus vigoureusement touché, tomba lourdement à terre. Ce premier coup étonna grandement les hérauts qui avaient d'abord si mal jugé du Bon chevalier; et celui qui s'était emparé de l'écu revenant vers lui: «Sire, reprenez votre écu, il sera bien employé avec vous.» Le Bon chevalier laissa, sans daigner regarder, repasser l'écu à son cou; et cependant, la grande bataille du Roi-premier conquis, voyant le danger de leur seigneur, passait tout entière sur l'autre rive. Les premiers arrivés payèrent cher leur impatience: puis avancèrent les batailles du roi Artus, et la mêlée devint générale. Cette fois, l'avantage ne demeura pas aux plus nombreux, grâce aux surprenantes prouesses du Chevalier vermeil, qui rompait lances, abattait chevaux et cavaliers, tranchait têtes, bras et poitrines. La fin du jour put seule mettre un terme au carnage. Les gens du Roi-premier conquis s'éloignèrent en assez mauvais ordre, et ceux du roi Artus donnèrent au Chevalier vermeil tout l'honneur de la journée. Mais il avait disparu, et personne ne put dire ce qu'il était devenu.
Galehaut apprit du Roi-premier conquis que le roi Artus avait engagé tout ce qu'il avait amené d'hommes d'armes, et que la victoire des Bretons était due à la prouesse incomparable d'un seul chevalier. Le lendemain, il envoya au camp des Bretons le Roi des cent chevaliers et le Roi-premier conquis. Artus les reçut avec grand honneur: «Sire, dit le premier, Galehaut, le seigneur des Îles lointaines, nous envoie vers vous: il s'étonne d'avoir vu un si petit nombre d'hommes défendre les terres dont il réclame l'hommage. Il vous offre une année de trêve, pour vous donner le temps de rassembler tous vos chevaliers. Ce terme passé, tenez-vous pour averti de ne plus compter sur un second délai; et sachez que notre seigneur Galehaut se fait fort de retenir dans son parti le Chevalier vermeil, auquel vous avez dû l'honneur de la première assemblée.»
Cela dit, les messagers se retirèrent, laissant le roi Artus satisfait de la longue trêve qu'on lui accordait, humilié d'être contraint de l'accepter, inquiet surtout de cette menace de lui enlever le Chevalier à l'écu vermeil.
XXXII.
Celui-ci s'était hâté de revenir chez la dame de Malehaut. Épuisé de fatigue, il s'était, en arrivant, jeté sur sa couche, sans toucher aux mets préparés pour lui. La dame de Malehaut, sachant de retour les chevaliers qu'elle avait envoyés à l'ost du roi Artus, son suzerain, n'eut rien de plus pressé que de demander les nouvelles de la journée. Elle apprit qu'une rencontre des plus meurtrières avait eu lieu entre les Bretons et les hommes du Premier roi conquis, et qu'un chevalier aux armes vermeilles avait eu la meilleure part à la victoire. En entendant cela, la dame regarda en dessous une cousine germaine à laquelle elle laissait le soin de sa maison, et sitôt qu'elle put lui parler sans témoins: «Belle cousine, dit-elle, ne serait-ce pas notre chevalier? Je voudrais bien m'en assurer. S'il a tant combattu, on devra s'en apercevoir à ses armes et à ses meurtrissures.—Tenez-vous tant à le savoir? fit la cousine.—Plus que je ne pourrais dire; mais faites en sorte de n'en laisser rien deviner à personne.»
La cousine trouve alors moyen d'éloigner de la maison tous ceux qui la gardaient et, prenant plein son poing de chandelles[49], elles descendent à l'étable et voient le cheval de Lancelot couvert de plaies à la tête, au cou, aux jambes, étendu près de la mangeoire à laquelle il n'avait pas touché. «Dieu vous sauve, bon cheval! dit la dame de Malehaut, vous semblez appartenir à prud'homme. Qu'en pensez-vous, cousine?—Oh! je pense comme vous qu'il a eu plus de travail que de loisir; mais ce n'est pas le cheval que votre prisonnier avait emmené.—Apparemment, reprend la dame, il en aura perdu plusieurs: allons voir ses armes; nous pourrons juger si elles ont été bien employées.» Elles remontent à la chambre où les armes étaient déposées: le haubert était faussé, déchiqueté vers les bras, les épaules et ailleurs. L'écu était fendu, écartelé, percé en vingt endroits de trous où l'on aurait aisément passé les poings fermés. Le heaume était bosselé, barré; le nasal détaché, le cercle traînant jusqu'à terre, à peine retenu par un dernier clou tordu.
«Voyez, cousine, dit la dame, que vous semble de ces armes?—Que celui qui les porta n'est pas demeuré oisif.—Dites que le plus preux des hommes les a portées.—Puisque vous le dites, dame, cela peut bien être.
«—Venez, venez, reprend la dame, il faut aller le voir. Car enfin, avant de croire il faut voir.» Elles arrivent à l'entrée de la geôle demeurée entr'ouverte. La dame prend en sa main les chandelles, avance la tête dans la porte, et voit le chevalier étendu nu dans son lit, la couverture tirée jusqu'au dessous de la poitrine, les bras découverts en raison de la chaleur, les yeux entièrement fermés. Elle regarde, le visage était boursouflé, le cou froissé par la pression des mailles, le nez écorché, les épaules traversées de longues entailles, les bras tout à fait bleus des coups reçus, les poings enflés et rougis de sang.