«—Les portes de la geôle et de ma maison vous seront ouvertes; je vous le promets.
«—Je vais donc parler comme je n'aurais jamais voulu le faire. Je ne vous dirai pas mon nom, et, si j'aime d'amour, ce n'est pas de moi que vous l'apprendrez; mais j'avouerai, puisqu'il le faut, que je compte, à la première assemblée, faire plus d'armes que jamais. Suis-je libre, maintenant?—Oui; dès aujourd'hui vous pouvez sortir; mais si vous me savez quelque gré de vous avoir accordé prison courtoise, vous m'accorderez à votre tour de demeurer, jusqu'au jour de la grande assemblée dont je vous donnerai avis. Je vous fournirai un bon cheval et telles armes que vous désignerez.—Je suis prêt, dame, à faire votre volonté.—Grand merci! Voici comment nous vivrons: vous resterez dans cette geôle, où rien ne vous manquera. Nous vous ferons souvent compagnie, moi et ma cousine. Quelles armes voulez-vous porter?—Des armes noires.»
XXXIII.
Le jour même, la dame fit faire un écu noir, une cotte d'armes noire, une couverture noire[50]. Et cependant, le roi Artus rassemblait tous ses barons et chevaliers. Messire Gauvain, qui s'était éloigné de la cour en quête du Chevalier aux armes vermeilles, était revenu sans l'avoir découvert, ainsi que les quarante meilleurs chevaliers de la maison du roi. Ils avaient cependant tous juré de ne pas reparaître sans lui; mais, quand vint la fin des trêves, tous pensèrent qu'il valait mieux renoncer à leur engagement, et revenir au roi Artus, dans le grand besoin qu'il allait avoir de leur aide.
Galehaut, de son côté, réunissait le double des hommes qu'il avait amenés la première fois; si bien que les barres de fer qui formaient les lices de son premier camp n'arrivaient pas à la moitié de la nouvelle enceinte. Il annonça qu'il ne combattrait pas le premier jour, et ne paraîtrait dans le champ que pour juger de la façon dont se maintiendrait la chevalerie d'Artus. La seconde journée devait seule décider du triomphe de l'une des deux armées. Messire Gauvain se conforma aux dispositions de Galehaut, et régla seul l'ordre de l'attaque et de la défense.
Le lendemain, après la messe célébrée de grand matin dans les deux camps, on s'arma, on sortit des lices petit à petit, on s'aventura sur le gué, en attirant ou se laissant attirer sur l'une ou l'autre rive: les gens de Galehaut occupaient la droite et ceux du roi Artus la gauche. Il y eut de beaux faits d'armes, parmi lesquels on distingua ceux d'Escoral le pauvre, chevalier de Galehaut, et plus tard, de la maison d'Artus; il joûta contre Galeguinan, frère naturel de monseigneur Yvain de Galles: les lances brisées, tous les deux tombèrent en même temps sous le ventre de leurs chevaux. On accourut pour les relever; les gens de Galehaut plus nombreux, emmenaient prisonnier Galeguinan, quand vint Yvain l'avoutre à la rescousse, qui délivra Escoral. Galehaut fit avancer une seconde échelle à laquelle répondit monseigneur Gauvain. Les Bretons allaient emporter l'avantage de la journée, quand Galehaut couvrit la plaine de nouvelles batailles, qui obligèrent le vaillant et sage neveu d'Artus à rentrer en bon ordre au camp. Les lices furent alors attaquées; Gauvain, qui valait le meilleur rempart, vit tomber son cheval mortellement frappé; messire Yvain, avec tous ceux qui n'avaient pas encore donné, fit un suprême effort, et les assaillants rebroussèrent chemin. Le Roi-premier conquis vuida les arçons; mais messire Gauvain eut grande peine à remonter: il était couvert de plaies dont il ne guérit jamais bien, et, à partir de ce jour, on parla moins de ses prouesses et plus de celles de Lancelot du lac[51].
Ainsi le roi Artus eut l'avantage de la première journée. Quelle ne fut pas sa douleur en voyant une seconde fois ramener son neveu Gauvain couvert de sang! Les médecins reconnurent qu'il avait deux côtes rompues; toutefois ils donnèrent bon espoir de le guérir. Quand on sut parmi les Bretons que sa vie était en danger, ce fut un deuil général. Les chevaliers de Malehaut, revenus la nuit même vers leur dame, y apportèrent la nouvelle de la blessure du neveu d'Artus. Le Bon chevalier sur-le-champ demanda à parler à la dame. «Est-il vrai, dit-il, que messire Gauvain soit mort?—Non: mais ses nouvelles blessures font désespérer de sa vie.—Quel malheur pour le roi, quelle perte pour le monde! Dame, vous m'avez faussé de promesse: vous deviez me prévenir du jour des assemblées.—Oui, et je m'acquitte aujourd'hui; il vous suffira de prendre part à celle qui doit recommencer dans trois jours. Tout est prêt, vos armes, votre cheval; veuillez m'accorder encore ces dernières heures.»
XXXIV.
Le lendemain, la dame de Malehaut annonça l'intention de faire un nouveau voyage. Elle se rendit au camp du roi: mais, avant de quitter Malehaut, elle avait recommandé à sa cousine de pourvoir à tout ce que pourrait demander le Bon chevalier. La pucelle, pour mieux lui faire honneur, le coucha dans le propre lit de la dame, et attendit pour quitter son chevet qu'il fût endormi. Au matin, elle vint l'aider à revêtir les armes noires, puis le suivit longtemps des yeux.
Arrivé devant la rivière, à peu de distance du camp des Bretons, il s'arrêta, le bras appuyé sur son glaive, les yeux tournés vers la bretèche où se trouvaient messire Gauvain alité, un grand nombre de dames et la reine elle-même. Déjà les gens du roi Artus passaient le gué et se mesuraient à ceux de Galehaut; sur les deux rives se multipliaient les combats, les rencontres corps à corps. Cependant le Noir chevalier demeurait immobile, les yeux toujours arrêtés sur la bretèche, comme s'il eût attendu un commandement. À son cheval, à ses armes noires, la dame de Malehaut n'eut pas de peine à le reconnaître: mais, feignant de n'en rien savoir: «Dieu! dit-elle, quel peut être ce chevalier, qui n'aide et ne nuit à personne?» Tous et toutes regardent, Gauvain demande s'il ne peut aussi le voir.—«Oh! dit la dame de Malehaut, il est aisé d'approcher votre lit de la fenêtre.» Et quand Gauvain eut regardé: «Dame, dit-il à la reine, vous souvient-il l'autre jour d'un chevalier qui, à cette même place, ainsi appuyé, ne semblait pas vouloir combattre? Il fut pourtant le vainqueur de l'assemblée; mais ses armes étaient vermeilles.—Cela peut être, reprit la reine; pourquoi le dites-vous?—Plût à Dieu que ce fut le même chevalier! je n'avais pas encore vu de prouesses comparables aux siennes.» Comme ils devisaient ainsi, le roi Artus ordonnait ses batailles et en formait cinq échelles; il confiait la première au roi Ydier, la seconde à Hervis de Rinel, la troisième à Aguisel d'Écosse, la quatrième au roi Yon, et la cinquième à Yvain de Galles. Galehaut suivait la même disposition: seulement, au lieu de quinze mille hommes, chacune de ses échelles en comprenait vingt ou trente mille. Malaquin, le roi des cent chevaliers, conduisit la première, le Roi-premier conquis la seconde; le roi de Val d'Ooan la troisième; le roi Clamadès des Lointaines îles la quatrième; la cinquième fut confiée au sage et prudent Baudemagus, roi de Gorre, le père de Meléagan. Pour Galehaut, il ne revêtit pas l'armure de chevalier; il se contenta du court haubergeon et du chapeau de fer des écuyers, le bâton gros et court à la main. On ne pouvait le distinguer des autres valets que par le grand et beau cheval qui le portait.