«Ma dame,» dit à la reine la dame de Malehaut, toujours occupée du secret qu'elle voulait surprendre, «ne vous plairait-il pas mander à ce chevalier de faire des armes pour l'amour de vous?—Belle amie, répond la reine, j'ai toute autre chose à penser, quand monseigneur le roi est en danger de perdre et sa terre et son honneur, quand je vois mon cher neveu en si mauvais point. Mandez-lui tout ce qu'il vous plaira: une de mes demoiselles sera votre messagère: mais, pour moi, je n'ai pas le cœur à ces fantaisies.» La dame de Malehaut accepte le service de la demoiselle, et Gauvain la fait accompagner d'un écuyer chargé d'offrir pour lui deux lances au Noir chevalier. «Vous lui direz, demoiselle, fait la dame de Malehaut, que toutes les dames et demoiselles de madame la reine le saluent en leur seul nom, et que, s'il aspire aux bonnes grâces de l'une d'entre elles ou de toutes ensemble, il fasse assez d'armes pour qu'on lui en sache gré.»

La pucelle et l'écuyer se rendent près du Noir chevalier, qui, entendant le nom de monseigneur Gauvain, demande où il se trouve.—«Sire, dans cette bretèche, avec bon nombre de dames et demoiselles.» Aussitôt il serre ses étriers, il allonge les jambes et semble grandir d'un demi-pied. En passant devant la bretèche, il lève un instant les yeux vers les loges, puis s'avance dans le champ. «Madame, dit messire Gauvain à la reine, regardez ce chevalier; quelqu'un a-t-il jamais mieux porté ses armes?»

Les dames coururent aux créneaux, aux fenêtres, pour mieux le voir. Il passait de l'un à l'autre, renversant tous sur son passage. Le nombre était grand des jeunes chevaliers du parti de Galehaut qui s'étaient jetés en avant des échelles, pour faire essai de prouesse. Il en arrivait là dix, là vingt: quand ils chevauchaient en plus grand nombre, le Noir chevalier tournait et les esquivait. Cependant il attendit sans broncher une échelle de cent fer-vêtus, fondit comme un lion affamé au milieu d'eux, renversa le chevalier qui les conduisait, et s'ouvrit un passage. Sa lance brisée, il fait redouter le tronçon qui lui reste, revient aux écuyers qui lui tendent un autre glaive, et, après avoir rompu deux lances, il retourne vers la rivière à l'endroit d'où il était parti, en levant de nouveau les yeux vers la bretèche. Messire Gauvain dit à la reine: «Ma dame, vous avez suivi ce chevalier dans la course qu'il vient de fournir, mais vous avez mépris en ne vous associant pas à notre message. Il s'est arrêté, apparemment pour avoir pensé que vous l'aviez en dédain.—Il a fait, dit la dame de Malehaut, tout ce qu'il entendait faire pour nous, ce n'est plus à nous à lui rien mander; qui voudra le fasse!—Ma dame, reprit Gauvain, n'ai-je pas raison?—Eh! beau neveu, qu'attendez-vous donc de moi?—Je vais vous le dire. C'est grande chose qu'un prud'homme; et souvent ce que mille autres n'avaient pas fait, un seul le conduit à bonne fin. Mandez salut à ce chevalier; conjurez-le de venir en aide au royaume de Logres et à monseigneur le roi; et s'il aspire à mériter honneur et joie, qu'il fasse assez d'armes pour qu'on lui en sache gré, et pour que le roi ne laisse pas l'honneur de la journée à Galehaut. Je lui enverrai de mon côté dix glaives au fer tranchant, à la hampe grosse et roide; j'y joindrai trois bons chevaux couverts de mes armes, et vous pourrez voir de merveilleuses prouesses.

«—Ce qu'il vous plaira, répond la reine; je vous laisse toute liberté.» La dame de Malehaut écoutait et avait peine à contenir sa joie: elle va connaître enfin ce qu'elle a tant cherché. La demoiselle qu'on avait chargée du premier message part avec six écuyers, conduisant trois des meilleurs chevaux de Gauvain et dix de ses plus fortes lances. Elle aborde le Noir chevalier qui, après l'avoir écoutée, lui demande où est la reine.—«Là, sire, à la même bretèche que monseigneur Gauvain.—Dites à ma dame qu'il sera fait ainsi qu'elle désire, et remerciez monseigneur Gauvain de sa grande courtoisie.» Cela dit, il confie les trois chevaux aux écuyers, saisit la plus forte lance et pique des éperons.

Nous ne voulons pas raconter ses innombrables prouesses. Sans broncher une seule fois, il abat, il démonte quiconque ose affronter le fer de sa lance ou l'acier de son épée; il voit tomber, sans tomber lui-même, et son cheval et les trois chevaux, présent de monseigneur Gauvain; il brise ses dix lances; vingt fois les échelles et l'armée du roi Artus, obligées de céder devant des masses plus épaisses, sont par lui ramenées et reprennent l'avantage. Enfin, il venait de quitter son dernier cheval mortellement frappé; enfermé dans un profond cercle d'ennemis, il avait devancé ses plus hardis compagnons, Keu le sénéchal, Sagremor le desréé, Giflet fils de Do, Yvain l'avoutre, Brandelis et Gaheriet; quand le prince Galehaut, auquel on vint raconter tant de beaux faits d'armes, pousse son cheval au milieu des batailles, et parvient jusqu'à lui: il le voit entouré d'ennemis qu'il retenait à distance. «Chevalier, dit-il, vous n'avez rien à craindre.—Je le sais, répond-il fièrement.—Je viens défendre à mes chevaliers de vous attaquer, tant que vous serez à pied. Prenez mon cheval; je veux cette fois être votre écuyer.—Grand merci, sire!» Et, montant aussitôt, il broche des éperons; on lui ouvre passage, et il rejoint les bataillons d'Artus qui, ranimés par sa présence, obligent les échelles opposées à reculer en désordre. Galehaut suivait le Noir chevalier dans ses nombreuses évolutions: il n'eût pas voulu, disait-il, pour l'empire du monde, qu'il arrivât malheur à un si preux vassal. Il se contenta de rendre la retraite moins désastreuse, et, quand le coucher du soleil mit fin à la lutte, il reprit les traces du Noir chevalier qui, voulant éviter d'être reconnu, avait suivi le sentier frayé autour de la montagne voisine. Galehaut le rejoignit comme il tournait du côté opposé: «Dieu vous bénisse, sire!» lui dit-il. L'autre se contente de rendre le salut. «Sire, reprend Galehaut, veuillez me dire qui vous êtes.—Beau sire, vous le voyez, un chevalier.—Je le sais, et le meilleur des chevaliers; celui auquel je voudrais porter tout l'honneur du monde. Je vous ai suivi dans l'espérance de vous voir revenir avec moi.—Qui êtes-vous pour faire une telle offre?—Sire, je suis Galehaut, le fils de la géante, le seigneur de tous les hommes d'armes contre lesquels vous avez soutenu l'honneur du roi de Logres.—Vous êtes l'ennemi de monseigneur le roi Artus, et vous m'invitez à revenir avec vous? N'y comptez pas, beau sire.—Ah! sire, je suis à vous plus que vous ne pouvez penser, et, si vous consentez à m'accompagner, je promets d'accorder tout ce qu'il vous plaira demander.

—«Voilà, fait le Noir chevalier, de belles paroles; puis-je croire à leur sincérité?—Je vous en donnerai toutes les sûretés que votre bouche demandera.—Sire, je sais qu'on vous tient pour prud'homme; il ne serait pas de votre honneur de promettre ce que vous n'auriez pas l'intention de tenir.—Je ne le ferais pas au prix du royaume de Logres. J'y engage ma foi de chevalier; car, pour roi, je ne le suis pas encore. Oui, si j'ai cette nuit votre compagnie, j'entends vous donner tout ce que vous me demanderez.

—«Sire, puisque vous tenez à me garder cette nuit, je m'y accorde: donnez-moi sûreté du don que vous m'offrez.» Galehaut met sa main dans la sienne. Ils reviennent en se tenant ainsi vers les tentes.

Gauvain avait vu s'éloigner le Noir chevalier, et, s'il eût pu quitter le lit, il eût suivi ses traces: il avait déjà prié le roi de se mettre lui-même à la voie pour le joindre, quand, reportant les yeux dans la campagne, il vit revenir Galehaut, le bras droit posé sur le cou du Noir chevalier, et prêt à passer la rivière. «Ah! madame, dit-il à la reine, vous pouvez bien dire que nos hommes en auront le pire; Galehaut a conquis le Noir chevalier.» La reine regarde et, dans sa douleur, elle ne prononce pas un seul mot. Cependant, avant d'entrer dans le camp opposé, le Noir chevalier mettait encore à raison Galehaut: «Sire, je vous prie d'abord de me faire parler aux deux hommes en qui vous vous fiez davantage.» Galehaut mande aussitôt le Roi des cent chevaliers et le Roi-premier conquis: «Approchez, leur dit-il, venez voir le plus riche homme du monde.—Comment! sire, n'est-ce pas vous le plus riche?—Non, mais je le serai avant de dormir.» Les rois reconnurent aisément à ses armes le Noir chevalier qui leur dit: «Seigneurs, vous êtes les deux princes que votre seigneur honore le plus; il vous en croit de tout ce que vous lui conseillez, il m'a promis, si je consentais à passer la nuit avec vous, de m'accorder ce que je viendrais à réclamer de lui. Demandez-lui si je dis vrai?—Oui, répond Galehaut.—De plus, reprend le Noir chevalier, j'entends que ces deux prud'hommes, si vous manquez à votre parole, s'engagent à vous laisser et à me suivre partout où je les conduirai, même à votre détriment et à mon profit.» Galehaut les invite à donner leur foi. «Mais, fait le Roi des cent chevaliers, vous ne pouvez exiger de nous rien de semblable.—Je sais, répond Galehaut, ce que je fais et ce que je puis faire.» Ils ne résistent plus et prononcent le serment qui leur est demandé. «Allez maintenant, dit Galehaut, avertir mes barons de se rendre ici, dans le meilleur appareil; dites-leur que j'ai gagné tout ce que je pouvais souhaiter.» Le Roi-premier conquis brocha son cheval et s'éloigna, pendant que Galehaut entretenait le Noir chevalier. Bientôt approchèrent plus de deux cents vassaux du prince des Îles lointaines, vingt-huit rois au premier rang.

Le camp prit un air joyeux de fête: on entendait de tous côtés: «Bienvenue la fleur des chevaliers!» Celui auquel on faisait tant d'honneur en rougissait de confusion. Quand il fut désarmé, Galehaut lui présenta une robe des plus riches et des plus belles. Dans sa chambre furent disposés quatre lits, l'un très-grand, très-haut, très-large; le second de moindre dimension; les deux autres de grandeur égale, mais moindre encore. Le grand lit fut garni le plus richement du monde; et quand l'heure de reposer arriva: «Sire, dit Galehaut, ce grand lit sera le vôtre.—Pour qui seront les deux autres? dit le Noir chevalier.—Pour deux de mes hommes qui vous feront compagnie. Je me tiendrai dans la chambre voisine, afin de moins vous gêner.—Ah! sire, je vous le demande en grâce; ne me faites pas reposer plus haut que vos chevaliers: j'en aurais trop de honte.—Sire, ne me demandez rien qui puisse abaisser votre prix.»

À peine couché, le Noir chevalier, qui avait si bien travaillé le jour, dormit d'un profond sommeil. Galehaut entra dans sa chambre le plus doucement qu'il put, et se coucha dans le second lit. Le matin venu, il se leva le premier pour n'être pas vu. Ils entendirent ensemble la messe, puis le Noir chevalier demanda ses armes. «Et pourquoi, sire? dit Galehaut.—Pour prendre congé.—Ah, bel ami, demeurez encore; ne suis-je pas toujours prêt à vous accorder ce qu'il vous plaira demander? Vous pourrez rencontrer ailleurs un compagnon plus digne de vous, mais non qui vous aime davantage.