—«Je demeurerai donc, sire, car je ne trouverais pas ailleurs meilleure compagnie que la vôtre. Et puis, voici le moment de parler du don que vous me devez.—Dites, et vous l'aurez. Les deux rois sont là que vous avez demandés pour garants.—Voici ma demande, sire. Dès que, dans la troisième journée, le roi Artus aura épuisé tous ses moyens de défense, vous irez à lui et vous vous mettrez en sa merci.»
Galehaut à ces mots parut surpris; il resta quelque temps silencieux. Les deux rois prirent la parole: «Pourquoi balancer, sire? vous avez promis, il n'est plus temps de revenir.—Croyez-vous, dit Galehaut, que j'en sois au repentir? Je pensais seulement à la grande et belle parole qui vient d'être dite.» Et se tournant vers le Noir chevalier: «Sire, vous aurez le don; je ne puis rien retenir de ce qu'il vous convient de réclamer. Je vous demande seulement à mon tour de ne jamais préférer aucune compagnie à la mienne.» Le Noir chevalier prit cet engagement. Et la nouvelle d'une paix prochaine s'étant répandue aussitôt, le camp retentit de chants et de transports d'allégresse, tandis que celui du roi Artus était plongé dans la consternation.
Le lendemain, jour de la dernière assemblée, le Noir chevalier revêtit les mêmes armes que son nouveau compagnon, sauf le heaume et le haubert, trop grands pour sa tête et ses épaules.
Le roi Artus avait défendu à ses hommes de s'aventurer et de provoquer les gens de Galehaut; mais les jeunes bacheliers ne tinrent pas compte de ses ordres, et bientôt les rencontres se multiplièrent assez pour entraîner les grandes échelles. Longtemps l'avantage parut incertain entre les deux partis; quand l'un faiblissait, un renfort venait rétablir la balance. Mais dès que le chevalier couvert des armes de Galehaut parut, le cœur sembla défaillir aux gens d'Artus, et messire Gauvain, qui de son lit suivait tous les mouvements des deux armées, dit à haute voix que ce guerrier n'était pas Galehaut, mais le chevalier qui, la veille, portait les armes noires. C'était, d'un côté, à qui le suivrait, de l'autre à qui éviterait de le rencontrer. Les Bretons peu à peu lâchèrent pied, retournèrent à leur camp où ils ne tardèrent pas à être poursuivis. Bientôt les lices sont emportées; plus d'espoir d'échapper à la complète déroute. Le roi Artus, résigné au sort qui semblait lui être réservé, avait fait approcher un palefroi pour ramener la reine dans la tour de Londres; messire Gauvain avait refusé de se laisser conduire en litière à la suite de la reine, ne voulant pas survivre, dit-il, à la perte de tout honneur terrestre. Cependant l'ami de Galehaut retenait les vainqueurs devant les tentes les plus avancées; puis, regardant autour de lui, il fit signe au prince des Îles lointaines; Galehaut approcha: «Sire, lui dit-il, est-ce assez?»—«Oui; dites votre plaisir.—C'est que vous teniez nos conventions, le temps en est venu.—Puisqu'il vous plaît, je les tiendrai sans regret.» Et, ce disant, il pique des deux vers l'étendard du roi Artus, qui voulait vendre chèrement sa vie. Il demande à lui parler: le roi, qui n'avait déjà plus l'espoir de garder sa couronne, fait quelques pas en avant. Dès que Galehaut le voit, il met pied à terre, s'agenouille, et, les mains jointes: «Sire, dit-il, je viens vous faire droit de ce que j'ai méfait; j'en ai regret, et me mets en votre merci.» À ces paroles si peu attendues, le roi lève les mains au ciel; il croit rêver, et ne laisse pas de s'humilier à son tour devant son vainqueur. Galehaut le relève, lui tend les bras; ils s'entre-baisent. «Faites de moi votre plaisir, dit Galehaut; j'irai où vous ordonnerez. Seulement, accordez-moi le temps d'avertir mes gens de se retirer.—Allez! dit le roi, et ne tardez pas à revenir; car j'ai beaucoup à dire et apprendre de vous.»
Pendant que Galehaut retourne à son camp, et annonce à ses chevaliers l'accord conclu entre lui et le roi Artus, celui-ci fait avertir la reine de revenir sur ses pas, la paix étant faite et l'honneur sauf. Galehaut donne congé à ses alliés, et demandant à son compagnon s'il est content: «J'ai fait ce que vous avez désiré, le roi attend mon retour.—Sire, vous avez plus fait pour moi que je ne devais espérer. Il me reste à vous prier de ne dire à personne où je puis être.» Galehaut le promit, se désarma, revêtit une de ses meilleures robes et revint au camp du roi.
Déjà le roi Artus était désarmé, et la reine revenue avec la dame de Malehaut et les autres dames et demoiselles. Tous étaient réunis dans la bretèche où gisait monseigneur Gauvain, qui, voyant arriver Galehaut, se dressa sur sa couche et lui fit belle chère. «Sire, lui dit-il, soyez cent fois le bienvenu! vous êtes l'homme que je désirais voir le plus, comme le prince le plus justement prisé et le mieux aimé de ses gens; comme celui qui sait distinguer les preux entre tous, ainsi que nous avons vu.»—Galehaut lui demandant comment il se trouvait:—«J'ai été près de la mort, mais la joie de notre accommodement m'a guéri.»
Ils passèrent ainsi la journée; le roi, la reine et Gauvain ne croyaient jamais pouvoir assez bien recevoir Galehaut; ils ne lui parlèrent pas de son ami le Noir chevalier. Vers le soir, Galehaut dit à celui-ci: «Le roi m'a fortement pressé de lui revenir: mais j'aimerais bien mieux demeurer avec vous.—Ah! sire, faites plutôt ce que vous demande le roi: il pourra vous conjurer de lui dire mon nom; n'insistez pas pour le savoir, avant que moi-même je ne vous l'apprenne.—Je vous obéirai à regret: c'est la première chose que je vous eusse demandée. Quant au roi Artus, c'est le plus preux, le plus loyal des rois; et mon seul regret est de ne l'avoir pas connu plus tôt, lui, son neveu messire Gauvain, et madame la reine, la plus vaillante dame du monde.»
En entendant parler de la reine, le Bon chevalier baisse la tête et s'oublie au point de laisser couler ses larmes. Galehaut s'en aperçoit et cherche à le distraire d'une pensée qu'il ne devinait pas encore. «Cher sire, lui dit le Bon chevalier, allez retrouver le roi et monseigneur Gauvain; vous prendrez garde à ce qu'ils pourront dire de moi et me le rapporterez.» Galehaut s'éloigne en le recommandant à Dieu.
La nuit venue, il arriva dans la tente du roi: son lit y fut dressé non loin de ceux du roi et de monseigneur Gauvain. La reine demeura dans la bretèche, avec la dame de Malehaut qui continuait à avoir l'éveil sur tout.
Pour l'ami de Galehaut, il n'y a pas d'honneur que ne lui rendent les deux rois auxquels avait été remis le soin de l'entretenir. Ils lui laissent le grand lit et se tiennent dans la chambre voisine, pour être prêts à le servir. Durant toute la nuit, ils l'entendent gémir, et, quand de grand matin Galehaut revient, il s'inquiète en lui voyant les yeux rouges et mouillés de larmes. «Beau compain, lui dit-il, vous avez un chagrin secret; pourquoi ne m'en voulez-vous pas dire la cause? Auriez-vous reçu quelque offense; auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un? Un mot de vous, et tout ce qui m'appartient serait employé à vous venger.—Ah! sire, répond-il, croyez-moi, si j'avais un grand chagrin, ce serait de ne pouvoir reconnaître votre douce et simple courtoisie. Je n'ai pas de peines à confesser ni d'offenses à venger, mais je suis assez sujet, tout en dormant, à me plaindre et pleurer sans le vouloir; on ne doit pas s'en inquiéter.»