XXXIX.

Suivons d'abord les pas de messire Gauvain. Il chevaucha deux jours sans rien voir qui soit à redire. On était au mois de juillet, le ciel était pur, le temps serein, la terre verte et fleurie. Enfin, à la descente d'une montagne, il aperçoit d'assez loin quatre chevaliers armés. Un d'entre eux quitte ses compagnons, arrive au galop sur lui la lance en arrêt, sans prendre le temps de le défier. Messire Gauvain se prépare à bien le recevoir; mais l'autre se contente de saisir son cheval par le frein; le cheval se dresse, peu s'en faut qu'il ne se renverse en arrière, et messire Gauvain reconnaît Sagremor: «Eh quoi, Desréé, lui dit-il, c'est à moi que vous en voulez?—Ah! sire, pardonnez: je ne vous avais pas reconnu.—Je l'ai bien vu, de par Dieu! mais le mal n'est pas grand. Quels chevaliers étaient avec vous?—Vous allez les reconnaître; c'est messire Yvain, c'est Keu le sénéchal, c'est Giflet le fils Do. Après nous être séparés, nous nous sommes rencontrés hier, à l'issue d'un carrefour à sept voies.»

Les trois autres chevaliers en approchant furent ravis de se retrouver avec messire Gauvain; comme, sans le vouloir, ils s'étaient rejoints, ils convinrent de chevaucher quelque temps de compagnie.

Les voilà devisant, riant, gabant; mais étonnés de tant cheminer sans aventures. Enfin, à la descente d'un tertre, dans une grande plaine limitée par une forêt, leurs yeux s'arrêtent sur un grand pin qui couvrait de son ombrage une fontaine. Bientôt ils voient accourir au galop un écuyer portant sur son épaule une liasse de lances. Arrivé devant la fontaine, l'écuyer descend, délie le faisceau et dresse les lances autour du pin; il ôte de son cou un écu noir goutté d'argent, et le suspend par la guiche[61] à l'une des branches. Cela fait, et sans descendre de cheval, l'écuyer pique des deux, et rentre dans la forêt d'où il venait de sortir.

De la même forêt, mais par une autre voie arrive presque aussitôt un chevalier entièrement armé qui regarde les lances rangées autour du pin, s'arrête, délace son heaume et descend: quand il voit l'écu suspendu aux branches, il gémit, soupire et verse des larmes. Un moment après, il semble consolé, relève gaiement la tête et donne les signes d'un vif contentement.

«En vérité, dit le sénéchal, si ce chevalier n'est pas fou, je ne crois pas qu'il y en ait au monde.—La chose est étrange en effet, dit messire Gauvain; comment deviner ce que cela signifie?—Rien de plus facile, répond Keu; je vais aller le demander. Si le chevalier refuse de parler, je saurai bien le mettre à raison.—L'amende, s'écrie Sagremor, est de mon droit; c'est moi qui dois ordinairement sortir le premier des rangs, et de là mon surnom de Desréé[62].—Sagremor a le droit pour lui,» disent en riant les autres.

Keu cède en murmurant, et Sagremor arrive devant la fontaine: «Beau sire, dit-il, quatre chevaliers arrêtés à l'entrée de la plaine désirent savoir qui vous êtes, et pourquoi vous passez ainsi du deuil à la joie.—Beau sire, répond l'autre sans le regarder, vos quatre chevaliers n'ont rien à voir dans ce que je fais: je ne demande pas leur compagnie.—Cela ne peut passer ainsi.—Comment donc cela passera-t-il? Entendez-vous m'obliger à dire ce qui ne vous touche en rien?—Oui; vous parlerez, ou vous vous défendrez.»

L'inconnu lace aussitôt son heaume, remplace l'écu blanc au noir quartier qu'il portait, par celui qui était suspendu à l'arbre, non sans gémir et sans verser de nouvelles larmes: il empoigne la plus forte des lances que le valet avait apportées et attend Sagremor. Celui-ci rompt son glaive sur l'écu noir goutté d'argent, mais dès la première atteinte il est jeté des arçons. En même temps l'inconnu saisit le frein, frappe rudement le cheval, et le fait galoper à vide du côté de la forêt.

Rien ne se peut comparer au dépit, à la confusion de Sagremor. Keu, charmé de sa mésaventure, dit en riant à messire Gauvain: «Ne pensez-vous pas que Sagremor aurait pu ne pas tant se presser?» À son tour il broche des éperons, et raille encore en passant le pauvre Desréé: «Vous avez votre droit, Sagremor: êtes-vous content?»

Mais il allait être payé de la même monnaie. Le chevalier du Pin, qu'il interrogea et défia de même, répondit en lui faisant mesurer la terre, et en chassant son cheval du côté de la forêt. Giflet, messire Yvain veulent venger leurs compagnons: ils sont comme eux abattus, et privés de leurs chevaux. Messire Gauvain, tout en admirant la prouesse du chevalier du Pin, ne vit pas sans un violent chagrin la mésaventure de ses amis. «À Dieu ne plaise, dit-il, que je ne les venge ou ne partage leur sort!» Il empoignait un glaive et allait brocher des éperons, quand il voit sortir de la forêt un gros nain bossu, monté sur un énorme cheval à selle dorée: il portait sur l'épaule une forte gaule[63] de chêne nouvellement coupée: «Attendez, sire, dit Giflet à messire Gauvain, voyons ce qui va arriver.» Le nain s'arrête devant la fontaine, se dresse sur la selle et, de la gaule qu'il tient à deux mains, frappe à coups redoublés le chevalier, qui reprend avec le nain le chemin de la forêt, sans essayer de résister.