«Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi étrange, dit messire Gauvain. Jamais tel prud'homme ne fut maltraité par une si vile pièce de chair. Je veux savoir quel est ce chevalier.—Avant tout, fait le sénéchal, veuillez, messire Gauvain, penser à nos chevaux et nous les renvoyer si vous les rejoignez; autrement nous sommes condamnés à rester ici.» Gauvain fait un signe de consentement, détache un des freins que le chevalier du Pin avait jetés sur les branches après avoir chassé les chevaux, et broche vers la forêt. Il rejoignit bientôt le cheval d'Yvain qu'il remit sur la trace de son maître en laissant aux deux autres chevaliers le soin de retrouver les leurs.
Il reconnut les éclos[64] du chevalier et du nain: mais la nuit vint, il cessa de les voir, descendit et s'endormit au pied d'un chêne. Le lendemain, au sortir du bois, il trouve dans une prairie belle et riante un riche pavillon tendu. Il approche de l'entrée, et sans descendre avance la tête: une belle demoiselle était à demi couchée sur un lit somptueux; sa pucelle passait un peigne d'ivoire incrusté d'or dans ses longs cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules[65]; une autre pucelle lui présentait d'une main un miroir, de l'autre un chapelet de fleurs. Gauvain lui souhaita le bonjour. «Dieu, répond-elle, vous le donne également, si vous n'êtes de ces mauvais garçons qui ont laissé battre le bon chevalier!—Demoiselle, que je sois ou non de ceux-là, veuillez me dire quel est ce bon chevalier, et pourquoi il se laissait frapper par un vilain nain.—Taisez-vous! vous êtes, je le vois, de ceux que j'ai dit. Dieu vous envoie honte!» Et comme elle achevait ces mots, messire Gauvain sentit son cheval bondir sous lui, et tomber sans vie. Il regarde et voit le nain qui avait enfoncé dans les flancs de l'animal une longue épée. Outré de colère, messire Gauvain se débarrasse, saisit le nain, le frappe du poing, le soulève et l'attache avec son licou à l'une des colonnes du pavillon: «Ah! criait le monstre, ma mère me l'avait bien dit.—Qu'avait-elle dit, ta mère?—Que je serais tué par une méchante merde, la plus puante du monde.—C'est fort bien; tu es mort en effet, si tu ne dis quel est ce chevalier qui pleurait et riait, et qui s'est laissé battre par toi.—Je le dirai, si tu promets de combattre contre un meilleur que lui, et qui aura pour lui le droit.» Gauvain réfléchit un instant, il sentait le danger de soutenir une mauvaise cause; mais il désirait tant de faire parler le nain qu'il promit ce qu'on lui demandait.
Le nain alors: «Ce chevalier se nomme Hector, et sa prouesse est déjà bien éprouvée. Laissez votre miroir, pucelle, et allez le quérir.» La pucelle obéit, lève un pan de la tente, descend dans une grotte et reparaît bientôt tenant par la main un chevalier en cotte d'armes, jeune, blond et de bonne grâce; bien qu'il eût le visage camoussé par les mailles du haubert qui avaient plié sous le bâton du nain. «Voilà celui que tu as vu combattre à la fontaine, dit le nain; et la demoiselle ici couchée est ma nièce, fille unique d'un riche homme, vassal de ma dame de Roestoc. Durant la guerre que soutient ma dame, ce mien frère reçut une blessure mortelle. Avant de rendre l'âme, il me fit approcher et me donna la garde de sa fille unique et la disposition de son héritage[66]. Or ma nièce s'est éprise de ce chevalier qui, de son côté, n'aime rien autant qu'elle. Comme je ne voulais pas sitôt remettre à ma nièce l'héritage paternel, dès que je m'aperçus de leur amour, je déclarai que s'ils voulaient un jour être l'un à l'autre, ils devaient attendre qu'il me plût de les unir; et qu'autrement, ma nièce n'entrerait jamais en possession des domaines dont j'avais la garde. Le baron qui poursuit ma dame de Roestoc est un chevalier voisin, nommé Segurade, auquel, jusqu'à présent, personne n'a pu faire rendre les armes. Il a demandé la main de ma dame, qui, ne le trouvant ni assez jeune, ni assez haut homme, l'a toujours refusé. Pour contraindre sa volonté, il a commencé contre elle une guerre cruelle, avec l'aide non pas tant de sa parenté que des jeunes chevaliers attirés par son renom de prouesse et de largesse. Il a donc brûlé, ravagé ses terres, et les gens du pays, désolés de ces courses continuelles, sont allés trouver Madame et l'ont menacée de l'abandonner, si elle refusait de s'accommoder. Madame de Roestoc, d'après le conseil de son parent le plus âgé, a donc enfin promis d'épouser dans un an Segurade, s'il continuait à outrer tous les chevaliers qui se présenteraient pour disputer sa main. Segurade, plein de confiance dans sa prouesse, a consenti ce délai d'une année; cependant, il a soin de faire garder tous les passages qui conduisent à la terre de Roestoc, pour arrêter les chevaliers qui viendraient tenter de lui disputer Madame.
«D'un autre côté, ma nièce et ce chevalier étaient impatients du retard que je mettais à leur union. Je voulais au moins attendre le terme consenti par Segurade, pour savoir au juste si je deviendrais son homme lige; mais Hector eût donné un de ses yeux pour se mesurer avec lui, et ma nièce, qu'effrayaient les grands récits de la prouesse de Segurade, avait défendu à son ami de le défier, sans son exprès congé. Elle fit même ouvrer un écu noir goutté d'argent, qu'elle se réserva de garder, en lui recommandant de ne répondre à aucun défi avec un autre écu que celui-ci, lequel signifie douleur et larmes. Hector, de son côté, avait trop de confiance en sa prouesse, pour ne pas espérer de vaincre Segurade, s'il pouvait se rencontrer avec lui. Comme il était dans ces pensées, il lui arriva de songer qu'il était venu tout armé au pin de la fontaine où je le trouvai ce matin: que là devait se rendre Segurade, après y avoir convoqué une grande assemblée. Il en était ravi de joie, mais quand en levant les yeux vers les branches de l'arbre, il apercevait une nuée semée de petites étoiles sans clarté, il en ressentait une grande tristesse: et, cependant, il emportait le prix de l'assemblée. Hector alla raconter ce qu'il avait rêvé à son amie; elle lui soutint que tout songe était mensonge, et que le vainqueur de Segurade n'était pas encore né.—Cela, pensa-t-il, j'espère le savoir bientôt. Il se leva donc le lendemain au point du jour, comme j'étais déjà au moutier; car tu sauras que je n'ai pas manqué la messe une seule fois dans ma vie. Il prit ses armes et les fit porter du château où nous étions à la fontaine du Pin, sans m'en prévenir. Mais ma nièce l'avait vu sortir; elle accourut au moutier, et m'indiqua l'endroit où il ne devait pas manquer de se rendre, en mémoire de son rêve. Moi, ne voulant pas perdre ma messe, je fis avertir un de mes écuyers de monter mon meilleur coureur, et d'aller poser autour du pin un faisceau de lances, et sur une branche l'écu noir goutté d'argent. Car je prévoyais, qu'en voyant les lances et l'écu, Hector n'irait pas chercher plus loin Segurade, et qu'il se contenterait de l'attendre. L'écuyer arriva le premier, et quand Hector passa avec l'intention d'aller trouver Segurade, il remarqua le faisceau de lances de son rêve, et s'arrêta, persuadé que là devait avoir lieu l'assemblée qu'il attendait. Puis, en jetant les yeux sur l'écu goutté d'argent, il crut voir l'accomplissement du présage sinistre de la nue semée d'étoiles sans éclat, et il pleura d'avoir, en allant combattre Segurade, provoqué le courroux de son amie. Mais la victoire que la vision lui avait promise lui rendait l'espérance et sa première gaieté. Pour moi, dès que j'eus entendu la messe, je montai et j'arrivai à la fontaine où, l'ayant retrouvé, je l'ai châtié, battu, ramené comme tu as vu. Il n'avait garde de résister, car il sait que je puis décider de son malheur ou de sa joie.
«Voilà, je pense, continua le nain, ce que tu désirais savoir. Maintenant, tu as promis de combattre un chevalier plus fort que lui, c'est-à-dire Segurade, qui a le droit pour lui, puisqu'il ne fait que répondre au défi de chevaliers qui n'ont rien à lui reprocher. Mais je n'ai pas la moindre confiance dans ta prouesse; et je te crois plutôt le dernier et le plus vil des hommes.»
Messire Gauvain le laissa dire et le détacha du poteau, tout en ayant grand regret de son cheval. Un valet vint avertir que le souper était prêt: le nain se mit à table et fit signe à messire Gauvain de prendre place à son côté. Les nappes ôtées, et comme on allait se lever, une pucelle descendit de son palefroi à l'entrée du pavillon, et vint présenter des lettres au nain.
«En vérité,» dit-il après avoir brisé la cire et lu, «les femmes sont étranges. Ma dame ne m'ordonne-t-elle pas de courir sans délai à la recherche du roi Artus, et de lui amener messire Gauvain pour champion! Que j'aie le temps d'aller et venir, peu lui importe: que je trouve messire Gauvain qui ne vient pas dans l'année trois fois en cour, elle n'en fait pas le moindre doute. Par mon Dieu! au lieu de courir inutilement, je vais lui conduire ce chevalier, tout vil et méprisable qu'il soit.»
Gauvain souriait, Hector souffrait pour lui. On apporte les armes, la demoiselle et les pucelles en revêtent nos deux chevaliers. «Vous espérez apparemment séjourner, dit le nain à Gauvain, pour défaut de cheval; mais je vous en donnerai un meilleur que le vôtre.» Le cheval arrive, gros, fort et bien taillé. Tous montent; Gauvain, Hector, le nain, la demoiselle et ses pucelles; trois écuyers portent les écus et une liasse de lances.
Le château de Roestoc où ils se rendaient était éloigné de plusieurs journées. En passant un cours d'eau, ils voient avancer vers eux deux chevaliers armés et trois sergents portant haubergeon, hache et épée. «Voilà les gens de Segurade, dit le nain; ils gardent les marches de la terre de Madame. Défendez-nous, Hector: car, pour ce mauvais chevalier, il vaudrait bien autant qu'une chambrière.» Hector obtient l'agrément de son amie, prend de ses mains l'écu, saisit un glaive et attend au passage d'une haie les chevaliers de Segurade. Le combat ne fut pas long: le premier fut lancé rudement à terre; les autres, voyant Hector mettre la main à l'épée, prirent ensemble la fuite.
«Hector, dit alors le nain, vous êtes un prud'homme. Et que serions-nous devenus si nous n'avions eu que ce vil chevalier pour nous défendre!» Plus loin, devant une chaussée levée entre un marais et un plessis ou parc fermé de murs, le nain, qui chevauchait en avant, distingue trois chevaliers et trois sergents. «Voilà, dit-il, encore des hommes de Segurade: Hector, je vous en prie, défendez-nous.» Hector reprend son écu, son glaive, va au-devant des chevaliers et renverse le premier; les deux autres saisissent les rênes de son cheval, et les sergents le frappent à coups redoublés. D'un revers d'épée, Hector fait tomber la main qui retenait le frein, et fend la tête du troisième. Les sergents épouvantés reculent, et, quand il les a poursuivis assez loin, il s'arrête attendant ses compagnons, détache son écu, lève son heaume pour s'éventer, et reçoit de nouveau les félicitations du nain.