Ils croisèrent encore, un peu plus avant, un chevalier accompagné de trente sergents, armés, comme les vilains, d'haubergeons, de lances et d'épées. Hector ne soutint pas leur premier choc; il tomba, mais, bientôt relevé, il parvint à blesser le chevalier en se débarrassant de toute cette piétaille, à la grande satisfaction de Gauvain qui avait arrêté son cheval, et le lui présenta quand il voulut remonter. «Maudite l'heure, dit le nain, où naquit ce mauvais chevalier! Est-ce en tenant les chevaux, dans votre pays, qu'on acquiert honneur et louange? —Sire, au nom du ciel, dit Hector à Gauvain, ne lui répondez pas.»
Comme ils approchaient de Roestoc, et qu'ils dînaient auprès d'une belle fontaine, le nain appelle la pucelle qui lui avait apporté les lettres, et l'avertit d'aller prévenir la dame de Roestoc de leur prochaine arrivée. «Vous la prierez aussi de venir au-devant de nous, pour obtenir de ma nièce qu'elle laisse Hector combattre Segurade; car Madame n'aurait qu'une piteuse assistance du champion que je lui amène.»
La pucelle obéit, et la dame de Roestoc arriva sur un palefroi amblant, accompagnée de son sénéchal et de nombreux chevaliers. Grohadain le nain après l'avoir saluée dit: «Ma dame, j'ai honte de n'avoir pas mieux trouvé que ce chevalier.—Il n'y a pas grand mal, répond la dame, si votre belle nièce veut bien, pour l'amour de moi, permettre à son ami le preux Hector de prendre en main ma défense.—Pour cela, Madame, répond la nièce, ne l'espérez pas; ce serait envoyer mon ami à la mort, et j'aimerais mieux renier Dieu.—Ainsi, reprit la dame, me voilà chétive et délaissée!—Oh! Madame, dit le bon sénéchal, ne désespérez pas. Le champion qui consent à vous défendre est de haute mine, et s'il n'était prud'homme il ne vous offrirait pas de jouter contre Segurade. Pensez à le remercier.»
La dame essuya ses larmes, et s'avançant vers messire Gauvain: «Chevalier, soyez le bienvenu!—Et à vous, Madame, Dieu donne bonne aventure[67]!—Grand merci! Avez-vous l'espoir de vaincre Segurade?—Cela, je ne puis le dire.—Vous ne pouvez? Que je suis malheureuse!—Eh Dieu! Madame, fait le sénéchal, qu'avez-vous encore?—Ce chevalier ne peut me promettre de vaincre Segurade.—Il parle sagement: comment pourrait-il compter sur ce qui est en la main de Dieu?»
Devisant ainsi, ils arrivent à Roestoc. On désarme messire Gauvain et Hector; on les introduit dans une salle fraîchement jonchée. Plus Hector regarde son compagnon, plus il est frappé de sa haute mine et de sa noble tenue; mais il craindrait de faire acte de vilenie s'il lui demandait son nom.
Les tables sont dressées et le manger servi. Comme ils étaient assis, arrive un écuyer qui sans descendre de cheval approche assez près de la salle pour être entendu: «Dame, dit-il, Monseigneur apprend que vous avez trouvé champion. Il est prêt à le combattre, et lui accorde trois jours pour dernier délai.» Le sénéchal répond: «Vous direz à votre seigneur que notre chevalier, quoique fatigué du voyage, sera prêt au terme indiqué.—Comment! fait l'écuyer, votre champion est las pour si peu! Monseigneur Segurade ne le serait pas, après avoir mis à merci deux, trois ou quatre de vos meilleurs champions.—Dites ce qu'il vous plaira: tel demande aujourd'hui la bataille qui pourra bien regretter de l'avoir désirée.»
L'écuyer s'éloigne, on se remet au manger. Quand les tables sont levées, messire Gauvain voit dix lances réunies au bout de la salle. Il prend le bois le plus fort, en essuie le fer, en rogne le bois d'un grand pied. Il fait ensuite la revue de ses armes; l'écu, la guiche et la courroie étaient en bon état. Plus le sénéchal le suit des yeux, et plus sa confiance augmente dans le nouveau chevalier.
Messire Gauvain, le troisième jour, se rendit de grand matin au moutier, avant le service de Notre-Seigneur. La dame de Roestoc arriva avec le sénéchal un peu plus tard. Elle vit son chevalier pieusement agenouillé devant le crucifix, et sa contenance lui parut digne et belle. «Madame, lui dit le sénéchal, nous ne savons quel est votre défenseur; mais je le tiens à prud'homme; vous feriez que sage de lui offrir de vos drueries[68], souvent une telle avance fait merveille sur les grands cœurs.» La dame charge une pucelle de lui apporter son écrin. Elle en tire une courroie à rainures d'or[69], un fermail ciselé en or d'Arabie incrusté d'émeraudes et de saphirs: puis, attendant Gauvain à la porte du moutier: «Dieu, lui dit-elle, vous donne le bonjour[70]!—Et à vous, dame, tous les jours de votre vie! Quant à celui-ci, nous y avons égal intérêt.—Ah! sire, je ne pourrai jamais faire autant pour vous que vous allez faire pour moi. Veuillez au moins prendre de mes drueries et les porter pour l'amour de celle qui veut être dès ce moment à toujours votre amie.» Gauvain prend la courroie et l'attache; il passe le fermail à son cou: «Dame, faites meilleure chair: vous n'épouserez pas Segurade.—Ah!» dit en ricanant le nain qui les écoutait, «ce mauvais chevalier est assurément fou ou pris de vin.»
Hector et le sénéchal armèrent eux-mêmes messire Gauvain, à l'exception des mains et de la tête; une chape à pluie[71] fut jetée sur son haubert. On lui amène un palefroi; il monte et les valets qui l'accompagnent portent, l'un son écu, l'autre son glaive, un troisième conduit en laisse le cheval de combat. La dame était déjà hors de la ville, entourée, pressée par la foule qui voulait suivre les deux combattants d'aussi près que possible. «Ma dame,» lui disait assez bas le sénéchal, «nous avons été peu courtois, en ne priant pas votre chevalier de nous apprendre son nom.—Vous dites vrai; et je vais le lui demander avant qu'il ne lace le heaume.» Messire Gauvain devina leur intention: il vint à eux avant de toucher à la borne qui marquait la place du combat, et pria la dame de lui accorder un don qui ne lui coûterait rien. «Quand il m'en coûterait tout au monde, je vous l'accorderais.—Eh bien! dame, veuillez ne pas vous enquérir de mon nom, d'ici à quelques jours.—Hélas! c'est là justement ce que j'allais faire; mais, puisque vous le voulez, je m'en défendrai.»
Alors trois hommes parurent: deux étaient couverts d'une chape à pluie, le troisième était entièrement armé, la ventaille abattue, les gantelets détachés, la cotte d'armes bandée d'or et d'azur. Il était grand et bien formé, les jambes longues et droites, les flancs grêles, les épaules larges, les poings carrés, la tête grosse et les cheveux noirs entremêlés de gris. C'était Segurade: il fendit la foule, s'approcha de la dame de Roestoc, et d'une voix haute: «Dame, nous sommes au dernier terme, et je pense que vous tiendrez vos conventions dès que j'en aurai fini avec votre champion.» La dame émue garde le silence; mais Gauvain: «Beau sire, dit-il, nous aurions besoin d'entendre de votre bouche quelles sont ces conventions.—Madame, reprend Segurade, les connaît, cela doit suffire.—Non; ceux qui tiennent le parti de Madame n'en sont pas informés; et il y aurait peu de courtoisie à refuser ce qu'ils demandent.—Chevalier, répond Segurade, je ne suis pas en jugement de cour, je dis et fais ce qu'il me plaît.—Ah! Segurade, si vous obtenez de force une des plus belles et des plus hautes dames du monde, vous aurez trouvé bonne aventure: j'en sais de mon pays plus d'un qui pourrait bien vous la disputer.—Qu'ils viennent donc, je les défie; eussent-ils avec eux Gauvain, le fils du roi Loth.» Messire Gauvain ne relève pas ces paroles; il laisse Segurade, et va rejoindre le groupe de ses amis.