Un moment après, la dame de Roestoc s'éloigne et va attendre à quelque distance avec les autres dames[72]. Gauvain attache ses gantelets et relève sa ventaille. Hector lui lace le heaume, et le sénéchal lui présente le cheval de combat. Quand il est monté, Hector lui tend l'écu, le sénéchal la lance. Il passe dans l'enceinte fermée; Segurade y entre de l'autre côté. Alors, ils se mesurent des yeux, prennent du champ et se rapprochent; l'écu serré sur la poitrine, et lance sur feutre[73]. Les chevaux sont lancés; les glaives éclatent dès le premier choc. Gauvain et Segurade reviennent l'un sur l'autre, s'étreignent et tombent ensemble si lourdement, qu'en les voyant immobiles on les eût crus mortellement atteints. Segurade se dégage, se redresse, met la main à l'épée, passe son bras dans les enarmes[74] de son écu, et revient sur Gauvain au moment où il se relevait. Ce fut alors un échange de coups d'estoc et de taille. Ils fendent, écartèlent et découpent leurs écus; ils faussent les heaumes, et font pénétrer la pointe de l'acier dans les hauberts. Telle est la sûreté de l'attaque, la vigueur de la défense, qu'on ne sait à qui des deux donner l'avantage. Enfin, cédant à la même fatigue, ils laissent tomber leurs bras, et semblent garder à peine la force de retenir leurs écus. Ce temps d'arrêt fut court; tels que deux lions furieux, ils reviennent l'un sur l'autre, et rassemblent dans un dernier effort, tout ce qui leur reste de vigueur. Aux approches de midi, messire Gauvain se contente de la défensive; l'ardeur de Segurade s'en accroît. Il était, on le sait, dans la destinée de Gauvain de n'avoir plus aux approches de midi que la valeur d'un guerrier ordinaire: mais une fois le soleil au milieu de sa course, il se ranimait et déployait la vigueur de deux hommes. Segurade s'en aperçut bientôt: comme il pensait l'avoir outré, le voilà qui reçoit des coups terribles, et se voit, à son tour, rudement mené. Ce n'est plus un homme, c'est un démon auquel il croit avoir affaire: il se garde, il se dérobe; c'en est fait, l'invincible sera vaincu; adieu sa renommée, adieu la conquête de la dame qu'il aime. Le sang perdu, les blessures ouvertes, le soleil ardent tombant à plomb sur son heaume décerclé, tout rend sa défaite inévitable. Il recule, il se roule, il se dérobe; efforts inutiles, un coup suprême le fait tomber sur les mains, et quand il essaye de se relever, Gauvain lui pose un genou sur la poitrine, délace son heaume et du pommeau de son épée le frappe au front, au visage. «Merci! crie-t-il.—Avouez donc que vous êtes conquis et outré.—Merci, gentil chevalier! mais ne m'obligez pas à dire le mot honteux.—C'est à votre dame à décider.» On va dire à la dame de Roestoc que son chevalier a vaincu; elle arrive transportée de joie, tombe aux pieds de Gauvain, baise les mailles de ses chausses, l'or de ses éperons. «Madame, que voulez-vous de ce chevalier?—Sire, il n'est pas à moi, mais à vous; faites-en votre plaisir.—Non, dame, je suis votre champion, j'ai défendu votre droit; vous seule êtes la maîtresse. Je vous dirai seulement que Segurade, un des meilleurs chevaliers du monde, vous crie merci.—Cher sire, dit la dame, ce que vous ferez sera bien fait.» Gauvain alors le releva et Segurade se reconnut vassal de la dame de Roestoc.

Hector et le sénéchal le conduisent au château où la dame de Roestoc les avait précédés, oubliant messire Gauvain qui demeura presque seul en place. Un jeune valet du pays avait arrêté et retenu son cheval, au moment où les deux champions vidaient du même coup les arçons. Quand il le lui ramena, messire Gauvain s'aperçut qu'on l'avait laissé seul, et que la dame de Roestoc s'était éloignée sans le remercier. Il prit le chemin de la forêt. Le jeune valet croit devoir l'avertir que Roestoc est du côté opposé.—«Je le sais, frère; mais j'ai affaire au bois, je reviendrai bientôt.» Le valet resta quelque temps à l'attendre, puis, ne le voyant pas revenir, il suivit les éclos de son cheval et le rejoignit, comme il avait le genou posé sur un chevalier désarçonné, qu'on entendait crier merci. «Je vous l'accorde à une condition, disait messire Gauvain. Vous irez tenir la prison de la dame de Roestoc.» Le chevalier se releva et tourna vers le château; il y arriva comme la dame demandait où était passé le vainqueur de Segurade. «Madame, dit le chevalier de la forêt, je suis le neveu de Segurade, et je viens me mettre en votre prison, comme l'a ordonné celui qui a combattu pour vous. Dans l'espoir de venger mon oncle, j'avais suivi les traces de votre chevalier, et pour mon malheur je l'ai rejoint, j'ai rompu ma lance sur son écu; lui, sans daigner tirer l'épée, me saisit au corps, m'arracha le heaume de la tête, et me laissa la vie à la condition que je me rendrais votre prisonnier.»

«Hélas! dit la dame en pleurant, malheur à moi d'avoir laissé partir sans lui rendre grâces le plus preux des chevaliers!» Hector et le sénéchal, également désolés de l'avoir perdu de vue, montèrent, dans l'espoir de le rejoindre et de le ramener à Roestoc. Mais après avoir battu la forêt dans tous les sens, ils revinrent sans l'avoir retrouvé. Nous les laisserons à Roestoc pour nous attacher aux pas de messire Gauvain.

XL.

Le valet qui, de son côté, avait suivi messire Gauvain et qui avait pu voir comment avait été reçu le neveu de Segurade, s'avança jusqu'à lui: «Sire, lui dit-il, Dieu vous donne cette nuit bon gîte! vous l'avez assurément mérité. Je suis le valet qui gardai votre cheval: ma maison n'est pas très-éloignée; s'il vous plaisait y séjourner, vous y trouveriez qui prendrait soin de vos plaies, vous y seriez hébergé du mieux qu'il nous serait possible.—Ami, répond messire Gauvain, je vous remercie; mais la nuit n'est pas encore venue, et je puis mettre à profit le reste de la journée. Mes plaies ne sont pas dangereuses, mon cheval est encore en état de me porter.—Sire, Taningue, ma maison, est assez loin; vous y arriveriez à la nuit serrée, et ce serait à moi grand honneur d'y recevoir un aussi vaillant prud'homme.»

Gauvain céda aux instances du valet et se laisse conduire dans une maison forte, construite sur la rivière de Saverne. En arrivant, le valet demande à le désarmer, et lui présente une robe vermeille fourrée. Il avait une sœur belle et sage, qui savait guérir les plaies. La pucelle examina les blessures de messire Gauvain, les couvrit d'un onguent dont elle avait la recette, et qui devait en tempérer le feu. Après souper, le valet dit à messire Gauvain: «Sire, je vous prie de me donner un conseil: je suis fort, riche et désireux de prouesse; chacun me blâme de ne pas encore être chevalier, et la dame de Roestoc, dont ma terre dépend, m'en fait surtout de grands reproches. Or, vous saurez qu'il y a douze ans, je crus voir approcher de mon lit un grand et beau chevalier: il me tirait par le nez et je lui disais: Ah! sire, ce n'est pas à vous grand honneur de vous en prendre à un enfant.—Ne vous souciez, répondait-il, je réparerai cela plus tard en vous armant chevalier. Je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.

«En m'éveillant, j'allai dire à ma mère ce que j'avais songé. Elle en fut ravie, et me fit promettre de ne recevoir mon adoubement que de la main de monseigneur Gauvain. Je suis allé depuis ce temps à la cour du roi Artus plus de cinq fois, espérant y trouver son neveu; j'y étais encore il y a trois jours; j'appris qu'il avait entrepris la quête d'un merveilleux chevalier. Et ma dame de Roestoc, m'ayant averti qu'elle ne voulait plus attendre plus longtemps ma chevalerie, je vous prie, sire, de consentir à m'adouber: je ne pourrais l'être assurément par un plus prud'homme.

—«Je ne voudrais pas vous refuser, répond messire Gauvain; mais vous êtes un riche baron, et je ne puis vous armer en ce moment comme il conviendrait: je n'ai le temps ni l'adoubement nécessaires.—Oh! sire, il n'est pour cela besoin de grande compagnie. J'ai bien ce qu'il faut ici, la chapelle, le chapelain, les robes et les armes.—Préparez-vous donc pour demain matin; je ne puis faire plus long séjour.»

Le valet se rendit aussitôt à la chapelle et commença la veille: messire Gauvain alla reposer, la sage demoiselle se tenant près de son lit jusqu'au moment où il s'endormit. Au matin, il n'eut plus aucun ressentiment de ses blessures; il se leva, alla entendre la messe, puis ceignit l'épée au valet et lui attacha l'éperon dextre. Le nouveau chevalier avait nom Helain de Taningue. Plus tard, il fut surnommé le hardi, à l'occasion d'une aventure qu'il mit à fin devant le roi Artus.

Messire Gauvain lui demanda congé. Helain, avant de le recommander à Dieu, lui dit: «Sire, vous m'avez fait chevalier, et je ne sais à qui je dois cet honneur: je n'insisterai pas, si votre volonté est de ne pas le dire, mais j'aurais grand regret de ne pouvoir nommer à ma dame de Roestoc le prud'homme qui m'aura donné l'adoubement.—Je vous dirai mon nom volontiers, beau sire, à la condition de n'en parler, vous ni votre sœur, avant trois jours. Quand on vous demandera qui vous a fait chevalier, vous répondrez que c'est le neveu du roi Artus, celui qu'on nomme messire Gauvain.—Ah! Dieu soit béni! s'écria Helain transporté de joie. Voilà mon songe accompli: et comment ne deviendrai-je pas prud'homme, armé de la main du meilleur chevalier du siècle! Sire, je vous prierais inutilement de séjourner; mais, comme chevalier nouvel, je vous réclame un don.—Je l'accorde d'avance.—Veuillez échanger les armes que vous avez revêtues à Roestoc contre les miennes.» Gauvain consentit à quitter ses armes et revêtit celles qu'Helain lui présenta. Le haubert était d'un riche travail: le heaume de bonne et forte trempe; mais Helain garda l'écu blanc, tel que devaient le porter les nouveaux chevaliers. De son côté, messire Gauvain offrit à la sœur d'Helain la ceinture et le fermail qu'il avait reçus quelques jours auparavant. «Demoiselle, dit-il, voilà ce que la dame de Roestoc me donna de bonne amitié; et ce que de bonne amitié je vous donne, comme à celle dont je serai toute ma vie le chevalier.» Cela dit, il demanda son cheval et prit congé de la sage demoiselle, convoyé par Helain jusqu'à l'autre rive de la Saverne. En cet endroit, Gauvain demanda quel était le plus court chemin pour gagner le Sorelois.—«Sire, dit Helain, je pense que vous devez traverser le royaume de Norgalles.» En ce temps-là, on ne connaissait guère les terres étrangères que par le récit des chevaliers errants, qui passaient d'un pays à un autre. Encore étaient-ils souvent mal informés des grandes voies, parce qu'ils aimaient à chevaucher par monts et par vaux, pour avoir plus de chances d'aventures.