«Elles se perdirent dans le bois, et mon valet, ne pouvant les suivre, revint à moi tout ému. Il voulut m'éveiller, mais l'oreiller me retenait endormi, et je n'ouvris les yeux qu'au moment où, sans le vouloir, je le dérangeai et le fis tomber. Aussitôt je sentis de cuisantes douleurs; ma jambe et mon bras étaient couverts de pus. Vainement j'essayai de remonter en selle; l'écuyer disposa une litière, des gens de la forêt m'y étendirent et me ramenèrent à la maison. Depuis ce temps, je ne me suis pas levé, jusqu'au moment où, grâce à votre prud'homie, j'ai retrouvé l'usage de ma jambe.»

Agravain se tut; mais la demoiselle à l'épée: «Je vous avais toujours dit qu'il fallait s'enquérir de monseigneur Gauvain, comme du premier des preux; vous ne vouliez pas me croire, et vous souteniez qu'il y en avait assez d'autres qui le valaient.» Agravain ne répondit pas, honteux d'avoir méconnu la bonté de son frère; et Gauvain voulant détourner le propos: «Cette maison, dit-il, à qui est-elle?—À moi, frère, répond Agravain. Je la tiens du duc de Cambenic qui l'a conquise sur le roi de Norgalles.» Ici messire Gauvain, surprenant un sourire sur les lèvres de l'amie d'Agravain, la pria de lui en dire l'occasion: «Mon Dieu! je ris des folles imaginations du siècle. Une sœur que j'ai, plus jeune que moi, n'a-t-elle pas fait vœu de vous garder sa virginité? Aussi le roi notre père, qui n'a pas d'autres enfants que nous, craignant que cette fantaisie ne mît obstacle à son mariage, la fait-il garder, pour l'empêcher de jamais vous voir.—En vérité, dit messire Gauvain, c'est prendre trop de précautions: j'ai toute autre chose à penser qu'à relever votre sœur de son vœu. Après tout, le temps et le lieu s'y prêtant, je ne laisserais pas échapper une occasion aussi agréable de la satisfaire.

«Maintenant, demoiselle à l'épée, me direz-vous quels sont les deux prud'hommes dont vous m'avez parlé?—Il est aisé de voir, répond-elle, que vous êtes l'un des deux; pour l'autre, c'est le vainqueur des assemblées du roi Artus et du prince Galehaut: je ne sais quel est son nom. Quant à l'épée que je tenais suspendue à mon cou, votre frère Agravain m'avait chargé de vous la porter à la cour du roi; j'y allais quand vous m'avez rencontrée.» Messire Gauvain ayant pris l'épée: «Si les lettres, dit-il, qu'on lit sur la lame[77] ne donnent pas le change, elle serait destinée à quelque bachelier de haute espérance. Maintenant, elle est des meilleures, mais elle doit perdre de jour en jour quelque chose de sa vertu, tandis que le chevalier qui la portera doit croître en prouesse dans la même proportion.—Personne, dit la demoiselle, ne saurait mieux en disposer que vous.—Au moins, reprend messire Gauvain, je sais à quel bachelier elle pourra convenir.» Il entendait le jeune Hector qu'il avait vu chez la dame de Roestoc; l'épée lui fut en effet portée à quelques jours de là, par un chevalier que messire Gauvain allait combattre au carrefour des Sept-Voies et recevoir à merci.

«Ma sœur,» dit à son tour l'autre demoiselle, «avait chargé votre frère Agravain de vous la faire tenir, pour lui donner occasion de vous parler d'elle.—J'en sais beaucoup de gré à votre sœur, répond messire Gauvain. Quant au vainqueur des deux assemblées, c'est assurément le meilleur chevalier que j'aie vu de ma vie, et c'est de lui que je suis en quête. Si je puis le trouver, je vous l'amènerai, Agravain, car il lui est réservé d'achever votre guérison. Son nom est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.

«Maintenant, frère, me direz-vous encore quelles étaient ces dames qui vous ont ainsi maltraité?

—«Oui, car je crois bien le savoir. Un jour j'avais combattu et mortellement navré un chevalier qui avait en garde une demoiselle. Outrée de douleur, la demoiselle me dit qu'avant la fin de l'année elle saurait bien venger son ami. Une autre fois, j'étais entré dans la forêt de Broceliande[78], cherchant aventure. J'y rencontrai une dame d'une grande beauté, et je l'arrêtai par le frein. Un chevalier qui l'avait en garde voulut la défendre, je l'abattis de cheval et le laissai assez mal en point. Puis je fis descendre la dame et la conduisis dans un épais fourré, avec l'intention d'en prendre mon plaisir. Elle essaya de résister, mais elle ne put m'empêcher de l'étendre sur l'herbe et de la découvrir. Je vis alors sa chair parsemée de clous et de rognes et je n'allai pas plus avant. Oh, par Dieu! dis-je en me redressant, vous n'aviez pas besoin de tant vous défendre: j'aimerais mieux avoir affaire à la plus vilaine lépreuse. Honni le chevalier qui vous prendra de force!—Soit, répondit-elle; mais un an ne passera pas sans que ta jambe ne devienne plus puante et plus rogneuse que la mienne. Voilà, sire frère, les deux femmes qui m'ont ainsi maltraité.—Et qui, reprit messire Gauvain, l'ont fait justement. La honteuse tache dans un chevalier que l'orgueil et la violence!»

Agravain était en effet le plus orgueilleux, le plus violent des chevaliers; et la leçon qu'il avait reçue ne le rendit pas, dans la suite, moins présomptueux ni plus sage[79].

«Il me reste à savoir, reprit messire Gauvain, pourquoi tant de gens armés voulaient me défendre l'entrée de cette maison.—Ces gens, dit Agravain, sont tous vassaux de la demoiselle mon amie. Quand le roi son père eut dessein de la marier, il la mit en possession de la terre qu'il lui devait céder, en ordonnant aux chevaliers de cette terre de faire hommage à leur nouvelle dame. Comme je devais attendre ma guérison des deux plus preux chevaliers du siècle, mon amie avait chargé plusieurs d'entre eux d'éprouver la valeur de ceux qui se présenteraient. Voilà pourquoi, quand après avoir abattu le premier vous fûtes sur le point de trancher la tête au second, mon amie ouvrit une fenêtre et vous pria de l'épargner. Le chevalier que ces fer-vêtus n'auraient pas empêché d'arriver jusqu'à mon lit devait nous donner volontairement de son sang, ou le voir prendre de force par les dix chevaliers qui l'attendaient dans la chambre. Vous aviez refusé la rançon demandée; voilà pourquoi mon amie vous enlevait votre épée, pour laisser à ses chevaliers le temps de faire couler votre sang dont nous avions besoin. Mais enfin, elle a interrompu le combat, dans l'espoir de vaincre votre résistance et de vous faire consentir à laisser prendre dans votre cuisse le sang qui me devait guérir. Si vous aviez refusé, je serais encore étendu sur mon lit de douleur.»

Nous ne suivrons plus messire Gauvain, à partir du moment où il prend congé de son frère et des deux demoiselles. Il suffit de dire en peu de mots qu'il rentra dans la forêt de Brequehan; qu'il arriva au carrefour des Sept-Voies, où il eut à combattre un chevalier qu'il chargea de porter à Hector l'épée de la demoiselle de Norgalles. Enfin il arriva à l'entrée du Sorelois. Avant qu'il ait retrouvé Lancelot, nous aurons le temps de revenir à la pauvre dame de Roestoc.

XLII.