Nous avons vu qu'Hector, pendant que Gauvain s'éloignait de Taningue, battait vainement la forêt dans l'espoir de le joindre. La dame de Roestoc ne pouvait se consoler d'avoir laissé partir le vainqueur de Segurade, sans lui avoir rendu grâces de ce qu'il avait fait pour elle, et quand Hector revint annoncer le mauvais succès de ses recherches: «Je vais me rendre à la cour,» dit-elle à Segurade, au sénéchal, à Hector et à son amie, «Groadain sera du voyage; car je ne veux pas laisser impunies les injures qu'il a vomies contre le meilleur des chevaliers. Avant d'entrer dans les villes que nous viendrons à traverser, on l'attachera par un licou à la queue de mon palefroi, dont je ne ralentirai pas l'amble. Je ne lui ferai grâce que si j'en suis priée par le bon chevalier qu'il a tant outragé.»

La dame arriva à Caradigan où séjournait la cour[80]. Le roi et la reine lui firent le plus gracieux accueil. Elle dit, en présentant Segurade, comment il était devenu son homme, grâce à la prouesse d'un chevalier dont elle regrettait d'ignorer le nom. «Je viens ici, ajouta-t-elle, pour l'apprendre; parce que votre maison est le rendez-vous dus prud'hommes. Au nom du Dieu vivant, sire, dites-moi, si vous le savez, où je puis espérer de retrouver ce chevalier généreux.»

La reine se penchant alors à l'oreille du roi: «Ne serait-ce pas votre neveu Gauvain, qui nous a quittés pour la quête que vous savez?—Cela peut être, mais n'en disons rien, fait le roi. Vous savez qu'il tient à rester inconnu, pour ne pas être arrêté, soit par des amis, soit par ceux qui peuvent avoir à lui reprocher la juste mort d'un de leurs parents.»

La dame de Roestoc reprit: «Si le chevalier qui a combattu pour moi est messire Gauvain, je ne me consolerai jamais d'avoir si mal reconnu ce que je lui devais, et de l'avoir laissé maltraiter par un affreux nain tel que Groadain.» La dame voulait prendre aussitôt congé; mais elle céda aux instances de la reine et promit de demeurer au moins huit jours: d'ici-là, il pouvait arriver quelque nouvelle du chevalier qu'elle cherchait.

Elle se mit au lit, sans avertir les gens de sa compagnie du parti qu'elle avait pris de séjourner. Et le lendemain, le nain Groadain allait trouver le sénéchal pour le supplier de lui faire parler à la reine. Il fut introduit, et se jetant aux pieds de la reine: «Dame, ayez compassion du plus malheureux des hommes. Si j'ai dit et fait honte au bon chevalier, ce fut dans l'intention de l'encourager à bien faire. Quand je le vis supporter tranquillement mes injures, je supposai qu'il les méritait et je le traitai comme s'il eût été le dernier des chevaliers. Mais vous, madame, qui avez tout le sens, toutes les bontés du monde, veuillez intercéder pour moi: tout pauvre que je sois de corps, je suis gentilhomme, et je promets, sur le corps-Dieu, de ne plus jamais dire la moindre vilenie à chevalier.—Que puis-je faire pour vous, Groadain? demanda la reine.—Le voici: madame de Roestoc a résolu de ne s'arrêter qu'après avoir retrouvé son chevalier. Quand elle entre dans une ville, elle me fait attacher par un licou à la queue de son palefroi: je suis contraint de suivre à pied son amble; jugez de ma honte et de mon supplice. Je vous prie, par la pitié que Dieu ressentit pour sa digne mère, d'avoir compassion de moi.» La reine le promit; et le lendemain, quand la dame de Roestoc vint la voir, elle lui demanda un don: «Volontiers, madame; quel est-il?—Vous pardonnerez au nain.—Madame, j'ai moins encore à me plaindre du nain que de la nièce, qui ne voulut jamais permettre à son ami de combattre pour ma défense. En ce moment, je pense au chagrin que je lui causerais si, pour délivrer le nain, je l'obligeais à laisser partir son ami en quête de mon chevalier. Mais si je pardonne à l'oncle sans condition, ainsi que vous le souhaitez, vous m'ôtez les moyens de faire dépit à la nièce.—Confiez-vous à moi, dit la reine, et tout ira bien.»

Elle laisse sortir la dame de Roestoc et envoie chercher le nain: «J'ai, dit-elle, obtenu votre pardon, à la condition que votre nièce enverra son ami en quête du vainqueur de Segurade.—Madame, répond le nain, je l'en prierai, mais j'ai grand'peur qu'elle ne refuse.»

Il va trouver la demoiselle: «Nièce, je suis condamné à la mort, si vous ne me prêtez Hector et ne le priez d'aller en quête du chevalier.—Plutôt, reprend-elle, renier Dieu et mourir moi-même!» Le nain désespéré alla raconter aux deux dames le mauvais succès de son message: «Il faut, dit la dame de Roestoc, que ce soit le plus dur cœur du monde.—Savez-vous, dit la reine, ce que nous ferons? Vous direz à vos gens que vous m'avez refusé de séjourner ici; je vous demanderai un don, et vous me l'accorderez.»

La dame de Roestoc avertit ses gens de tout disposer pour le départ du lendemain. Dès que la reine la revoit, elle insiste, devant tous, pour la décider à demeurer, et la dame répond par un refus absolu. Elles se lèvent, vont voir le roi qui aussitôt prend courtoisement par la main la dame de Roestoc, pendant que la reine de son côté tire à l'écart la demoiselle: «Si, dit-elle, vous ne m'aidez à tromper la dame de Roestoc, je ne vous aimerai jamais.—Que faut-il faire pour cela, dame?—Le voici: elle refuse de séjourner, en disant que vous-même ne le voudriez pas et qu'elle ne devait pas vous laisser partir seule. J'entends lui requérir un don en votre présence, puis je vous en demanderai un autre. Elle croira que mon intention est de la faire consentir à demeurer, mais non: je ne veux que la forcer à pardonner à votre oncle Groadain.—Ah! madame, reprit la nièce, que vous êtes sage et bien avisée!»

Elles retournent alors vers la dame de Roestoc, de laquelle la reine réclame un don:—«Ma dame,» répond-elle, comme si elle devinait l'intention de la reine, «vous savez que je ne puis rester, si cette demoiselle tient à retourner.—Eh bien, reprend la reine, je lui demanderai aussi un don.» La demoiselle fait semblant d'hésiter, puis l'accorde. «Voilà donc votre foi engagée, toutes les deux. Écoutez ce que je demande: dame de Roestoc, vous pardonnerez au nain Groadain; vous lui rendrez vos bonnes grâces. Vous, demoiselle, vous prierez Hector votre ami d'entreprendre la quête du chevalier vainqueur de Segurade. N'ai-je pas trouvé moyen de satisfaire à ce que chacune de vous désirait?»

La nièce de Groadain ne put entendre la reine sans pâlir et sans une sorte de rage qui lui ôta pour un moment la parole. Quant à la dame de Roestoc, elle se contente de dire qu'après s'être engagée elle ne pouvait refuser la reine.—«À Dieu ne plaise que je m'y accorde jamais!» s'écrie enfin la demoiselle. «Madame la reine, il y a moins de bien en vous que je ne pensais. Bel honneur vraiment de tromper une pauvre demoiselle étrangère!—J'ai pourtant fait, répond la reine, ce que toutes deux vous désiriez? Au reste, si vous ne craignez pas de vous parjurer, c'est que vous êtes bien la nièce de Groadain.—Vous croyez m'adoucir en parlant ainsi, par tous les saints du paradis, vous n'y parviendrez pas.—Peut-être; et dans tous les cas, puisque vous manquez à la foi jurée, vous êtes indigne de tenir des terres en fief.—À votre volonté!—Sur la foi que doit au roi la dame de Roestoc, je lui demande de défendre au nain Groadain d'entrer jamais en possession du fief qui devait revenir à cette indigne parjurée.—J'obéirai à la reine,» répond la dame de Roestoc, pendant que la nièce sortait éplorée.