Avant de rentrer dans ses chambres, elle rencontre Hector: «Pour Dieu, lui dit-il, qu'avez-vous, demoiselle?—Je suis trompée par celle qui trompe le monde entier.» N'en pouvant tirer autre chose, il la suit à son logis et la voit tomber sur un lit, perdue dans les sanglots. Le lendemain Groadain raconta à Hector ce qui s'était passé. «Il faut, dit celui-ci, retourner vers elle et la prier de me laisser partir. Je commencerais ma quête dès aujourd'hui, sans la crainte de lui déplaire.» La nièce resta inflexible; leurs raisons, leurs prières n'y firent rien. «Fi, fi! dit-elle; vous vous êtes tous entendus avec la reine contre moi. Sachez-le bien: non-seulement, Hector, je ne vous prierai pas de partir, mais si vous le faites, vous ne me reverrez pas, ou du moins je ne serai jamais à vous.» Les voilà plus désolés qu'auparavant. La reine, tout en s'indignant contre la demoiselle, ne pouvait cependant s'empêcher de compatir à sa peine. Elle va la retrouver avec la dame de Malehaut et lui témoigne toute l'amitié, tout le bon vouloir du monde, sans qu'elle en paraisse touchée. «Mais vous,» dit la reine à la dame de Roestoc, en passant dans une chambre voisine, «il faut que vous aimiez bien ce chevalier, pour tant désirer de le revoir.—Oui, madame; jamais je n'ai éprouvé pour un autre ce que j'éprouve pour lui. Dès que je l'ai vu, je sentis entrer dans mon cœur un amour qui s'est accru de jour en jour. Faites donc tant, madame, auprès d'Hector, si vous voulez que je vive, qu'il se mette en quête de mon chevalier.» En parlant ainsi elle tombe aux pieds de la reine, qui la relève toute pensive et fait appeler aussitôt la nièce de Groadain.—«Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous revenue à de meilleures résolutions? Aimerez-vous plutôt perdre votre terre et même votre franchise, que d'accorder ce que nous vous demandons?—Si Hector, répond-elle, veut fournir cette quête, il peut aller; je ne lui en saurai bon ni mauvais gré.» Voilà Hector tout joyeux. «Mais, ajouta la demoiselle, s'il veut entreprendre la quête, il n'ira pas seul et j'entends le suivre.—Y pensez-vous, firent toutes les dames, et voulez-vous passer pour folle?—Folle ou non, je le suivrai.—Songez que s'il arrivait un cas de mauvaise fortune à votre ami, vous en subiriez les conséquences: les plus preux ne sont pas toujours les plus heureux. Si Hector est une seule fois vaincu, vous le serez également, et le vainqueur d'Hector fera de vous sa volonté.—Oh! répond-elle, s'il arrive mal à mon ami, je ne lui survivrai pas.» Cependant on lui on dit tant qu'elle consentit à demeurer. Hector aussitôt demande ses armes; il ceint l'épée, présent de la demoiselle de Norgalles que messire Gauvain venait de lui faire tenir, ainsi que le conte le dira tout à l'heure. Avant de lacer son heaume et ganter ses mains, il se rendit près du roi Artus, se mit à genoux et, devant les saints, il jura d'enquerre pendant un an le chevalier vainqueur de Segurade, et de dire au retour ce qui lui serait arrivé à son honneur ou à son désavantage. Puis il se hâta de lacer le heaume, pour cacher les pleurs qu'il ne pouvait retenir, et revint prier la reine de plaider sa cause auprès de sa dolente amie. La reine le mit au nombre des chevaliers de sa maison, et lui fit espérer d'être jugé digne à son retour de compter parmi les compagnons de la Table ronde. En ce temps-là, on ne pouvait aspirer à ce dernier honneur avant d'avoir fait acte signalé de prouesse, à la vue du roi ou d'après le récit des compagnons de la Table ronde. Mais quand d'autres gens d'honneur, barons ou dames, venaient témoigner des hauts faits d'un chevalier, la reine consentait parfois à le retenir de sa maison; et c'est ainsi qu'elle avait longtemps auparavant retenu Sagremor le desréé[81].

Après le départ d'Hector, la reine alla, comme elle avait promis, tenter de réconforter la nièce de Groadain, qui, dès qu'elle fut arrivée, lui dit froidement: «Madame, puisse Dieu vous donner de votre ami la même joie que me donne celui que vous avez fait partir!» Ces paroles firent tressaillir la reine qui ne devait pas tarder à les voir justifiées.

Comme la dame de Roestoc faisait ses préparatifs de départ, un valet était arrivé, portant un écu rompu, traversé de pointes de lances et de tranchants d'épée. L'écu était d'or au lion de sinople. Il demanda à voir la reine et la dame de Roestoc: «Madame, dit-il à la reine, je vous apporte bonnes nouvelles de monseigneur Gauvain; il est sain et joyeux.» Avant de le laisser continuer, la reine touche à l'écu, le baise et le rebaise comme elle eût fait de monseigneur Gauvain lui-même s'il eût été là. Le valet se tournant ensuite vers la dame de Roestoc: «Dame, dit-il, monseigneur Helain de Taningue vous salue et vous mande qu'il est enfin chevalier comme vous le désiriez.—Qui l'a armé? demande la dame.—Monseigneur Gauvain, après avoir combattu Segurade.» À peine la dame eut-elle la force d'écouter le valet, quand il raconta comment messire Gauvain avait échangé ses armes contre celles d'Helain de Taningue, et comment la sœur d'Helain avait su le guérir de ses plaies. La dame eût bien voulu retenir l'écu, mais le valet dit qu'il avait fait serment de le rapporter à son maître, et elle n'osa pas insister. Quand elle partit de la cour avec le valet, elle fit si bien que par surprise elle s'empara de cet écu, le même qu'elle avait présenté à messire Gauvain et que celui-ci avait donné à Helain de Taningue. De là des haines et des entreprises dont nous aurons peut-être à parler ailleurs.

En même temps que le valet d'Helain, arrivait à la cour une demoiselle portant un écu suspendu à son cou. Elle dit à la reine: «Madame, la plus sage demoiselle qui vive vous mande salut, et vous fait cet envoi; elle connaît le secret de toutes vos pensées, et vous avertit de garder cet écu pour guérir la plus grande douleur que vous ayez eue jusqu'à présent.—Voilà, répond la reine, de bonnes raisons de le conserver; bonne aventure à qui l'envoie! mais ne pourrai-je savoir quelle est cette sage demoiselle?—Madame, elle se nomme la Dame du lac.» La reine savait déjà combien elle devait à sa protection: elle embrasse la messagère, lui ôte de ses propres mains l'écu qu'elle regarde avec une inquiète attention. Il était fendu de la pointe au chef, la boucle seule en retenait les deux parties, entre lesquelles on pouvait aisément passer la main. Sur l'une était figuré un chevalier armé, sauf la tête; sur l'autre, une dame qu'on eût crue vivante, tant elle était bien peinte, approchait son visage de l'autre visage, et leurs joues se seraient touchées sans la fente qui les éloignait l'une de l'autre.

«Il n'y aurait qu'à louer dans cet écu, dit la reine, si les d'eux tranches n'en étaient pas séparées; et cependant, il paraît avoir été fait nouvellement. Veuillez nous dire, demoiselle, la raison de cette brisure[82], et quel est ce chevalier, quelle est cette dame.—Quant au chevalier, répond la pucelle, c'est assurément le meilleur du siècle; il a dû l'amour de sa dame à d'incomparables prouesses. Jusqu'à présent, il n'y a rien eu entre eux au-delà du baiser et de l'accoler: mais sachez que les deux parties de l'écu se rejoindront, quand les deux amants auront eu complète et parfaite possession l'un de l'autre. Alors la dame sera remise du plus violent chagrin qu'elle aura ressenti.»

La reine, toute joyeuse de ces nouvelles, fit grande fête à celle qui lui apportait un si merveilleux présent; avant de lui donner congé, elle fit pendre l'écu aux parois de sa chambre, de façon à l'avoir constamment sous les yeux; et quand elle devait séjourner ailleurs qu'à Kamalot, elle avait soin de le faire porter dans sa nouvelle résidence.

XLIII.

Suivons maintenant le bon Hector dans la quête qu'il a entreprise. Il savait, par le chevalier qui lui avait remis l'épée de la demoiselle de Norgalles, que messire Gauvain avait traversé le carrefour des Sept-Voies, sur les marches du royaume de Norgalles. Il passa donc la Saverne et s'engagea dans la forêt de Brequehan. La matinée était belle et, comme les vrais amoureux, il se perdit si bien en rêveries[83] qu'il passa sans rien voir tout près d'une demoiselle arrêtée sous un chêne, et tenant sur ses genoux un chevalier percé de plusieurs coups d'épée. À quelques pas de là, un écuyer gardait le palefroi de la demoiselle. Hector, qui songeait à l'amie qu'il venait de quitter, ne vit pas son cheval froisser le pied du chevalier navré.—«Sire,» lui cria la demoiselle, «vous n'êtes pas des plus courtois; peu s'en est fallu que vous n'écrasiez ce chevalier, autant ou même peut-être plus gentilhomme que vous.» Hector n'entend pas et ne répond rien; l'écuyer court à lui et saisissant la bride du cheval: «Puissiez-vous, dit-il, vous rompre le cou!—Et pourquoi, beau frère?—Parce que vous dormez apparemment, au lieu de veiller à votre cheval: ne voyez-vous pas ce malheureux chevalier dont ma demoiselle soutient la tête?—Hector regarde, et, tout confus, revient crier merci à la demoiselle. «Je pensais, lui dit-il, à la chose que j'aime le plus au monde, et j'étais au regret de l'avoir quittée; pardonnez-moi, et consentez à me recevoir pour votre chevalier, si vous pensez avoir besoin d'aide.—Vous ignorez, reprend la demoiselle, à quoi vous vous engagez; de quel côté allez-vous, sire?—Je voudrais gagner le carrefour des Sept-Voies et je ne sais pas bien les chemins.—Si je pouvais me confier en votre garde, je vous conduirais, et je laisserais à mon écuyer le soin de ce pauvre chevalier.—Demoiselle, il n'est personne dont vous puissiez rien craindre, tant que vous serez sous ma garde.—Je vous conduirai donc.»

Elle fait asseoir à sa place l'écuyer et lui pose sur les genoux la tête du chevalier navré. Hector l'aide à monter; ils se mettent à la voie. Chemin faisant, Hector demande quel est ce chevalier si cruellement blessé qu'elle soutenait sur ses genoux: «Près d'ici, répond-elle, habite un chevalier félon et outrageux, qui ne croit pas que personne puisse lutter contre lui: c'est le cousin germain de mon malheureux ami. Un jour ce chevalier félon chassait dans le bois: il entra dans un pavillon qui lui appartient; mon ami l'y avait précédé et, pour se reposer, s'était jeté sur un lit où dormait déjà l'amie de son cousin. Celui-ci les trouvant tous deux endormis supposa le mal auquel ils ne pensaient, lui ni la demoiselle; il perça mon ami de plusieurs coups d'épée, et s'éloigna croyant lui avoir donné la mort. La nouvelle de cette injuste violence étant venue jusqu'à moi, j'étais accourue et je bandais ses plaies quand vous êtes arrivé.»

Ainsi devisant, ils approchaient du pavillon où le meurtre avait été commis. Devant la porte, un chevalier assis dans un fauteuil faisait lacer ses chausses de fer, sans paraître ému de grands cris qui partaient du pavillon: «Sire, dit la demoiselle à Hector, voilà le traître dont je vous ai parlé: si vous ne consentez à me défendre, je vais retourner à mon chevalier.—N'avez-vous à craindre que lui?—Lui seul, tous ceux qui habitent ce pavillon me veulent du bien.—Rassurez-vous, demoiselle, je puis suffire à vous protéger; mais d'où viennent les cris que nous entendons?—C'est la pucelle qui dormait près de mon ami, et qui est accusée d'une faute qu'elle n'a pas commise: elle a beaucoup aimé et sans doute aime encore celui qui refuse de croire à sa fidélité.»