Après avoir chevauché tout le jour, Hector, à la nuit tombante, se trouva devant un château fortement situé, mais dont les alentours n'offraient que des ruines et des débris. La roche escarpée qu'il dominait était fermée de l'autre côté par une profonde et large rivière qui mettait le château à couvert d'un assaut et de la disette.
Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit à gravir, en tenant son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moitié de la montée, il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en selle et d'avancer ainsi lentement jusqu'à la porte de la ville.
Elle était ouverte; il s'engagea dans les rues: mais, à son approche, il vit les habitants rentrer avec précipitation dans leurs maisons et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre âme vivante, il traversa la ville et atteignit la porte opposée. Celle-ci était fermée: il heurte, il appelle, nulle réponse. «Maudite soit, dit-il, l'engeance de ce château! si Dieu l'aimait autant que moi, il serait renversé de fond en comble. Que faire cependant, sinon revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la première porte?» Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu'à ce qu'il aperçoive un vilain qui rentrait au moment même où l'on fermait cette première porte. Ce vilain revenait la cognée sur l'épaule; à l'approche d'un étranger, il s'enfuit vers une maison voisine; Hector l'arrête: «Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici, ou tu es mort.—Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous faudrait demeurer.—Pourquoi fuyez-vous tous à mon approche?—Sire, parce qu'il nous est défendu d'héberger ni de recevoir aucun étranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit passer la nuit au château.—Comment! on voudra me retenir malgré moi?—Assurément,—Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens; donne-moi ta cognée.» En même temps, il la prenait et allait droit à la porte. «Ma cognée! criait le vilain, rendez ma cognée.—Va-t'en, vilain, ou je te fends la tête.» Le vilain ne le fait pas répéter et se sauve. Hector descend, attache son cheval à l'entrée de la maison, et va donner de la cognée sur la porte. Comme il s'escrimait de son mieux, un valet arrive: «Arrêtez, sire, lui dit-il, vos efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un gîte pour votre cheval et pour vous au seigneur du château.» Hector soupçonnait quelque trahison, quand il voit le valet enfourcher rapidement son cheval et piquer des deux; il court après lui, mais il comprend aisément qu'il ne pourra le joindre, jette la cognée et se résigne à monter au palais. Au milieu du degré, des chevaliers viennent à lui. «Sire, lui dit le plus âgé en lui rendant son salut, les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dépecer les portes?—Sire, répond Hector, j'ai grand intérêt à ne pas faire séjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la ville vient de me larronner.—Volontiers; mais faites-moi d'abord raison de la porte que vous avez endommagée.—Je l'aurais rompue, si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouvé de mauvais vouloir dans les gens de la ville.» Le vieillard sourit et demanda qui il était, «Un des chevaliers de la reine Genièvre.—Alors, soyez le bienvenu! Je pardonne le méfait, sauf les droits du château; vous allez vous laisser désarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait passer ici la nuit» ainsi le veut la coutume.»
Les valets approchent pour le désarmer; Hector veut savoir auparavant quelle est cette coutume, et le sire du château, le voyant si beau et de si doux parler, consent à le satisfaire.
«Ce château est, vous le voyez, de grande force; la possession m'en est disputée par mes trois voisins, le roi Tradelinan[87] de Norgalles, Malaquin le roi des Cent-chevaliers, et le duc Escaus de Gambenic. Ils ont déjà immolé bon nombre de mes chevaliers; mais, grâce à la guerre émue entre le roi Tradelinan et le duc Escaus, je n'ai dans ce moment à redouter que Malaquin; encore est-il en Sorelois, près du prince Galehaut son cousin. Malaquin a pour sénéchal un vassal des plus renommés, c'est Marganor: il ne nous laisse pas une heure de repos; ses chevaliers sont jour et nuit devant le pont qui défend les abords de la place. Ils espèrent ainsi me décider à leur rendre le château, ce que je ne ferai jamais. Cependant vous le voyez, je suis vieux, je n'ai d'enfant qu'une pucelle belle et sage que j'aurais déjà bien mariée, si j'avais pu me résoudre à lui choisir un époux parmi ceux qui me doivent compte de la mort de mes parents. Je voudrais pour gendre un preux chevalier, capable de défendre contre eux mon château. Mais, il y a trois ans, mes bourgeois vinrent me déclarer qu'ils me blâmaient de ne pas marier ma fille: ils allèrent jusqu'à me dire qu'ils quitteraient la ville, si je ne trouvais un moyen de terminer la guerre, et ils me firent promettre sur les saints d'arrêter tous les chevaliers que l'aventure conduirait ici, en les contraignant à demeurer au moins une nuit, pour défendre de leur corps le château, et à jurer, avant de partir, une haine mortelle à tous les ennemis de l'Étroite marche, c'est le nom de mon château, s'ils n'étaient pas les hommes de ceux qui voudraient s'en emparer.
—«En vérité, dit Hector, voilà une méchante coutume. Quel intérêt peut avoir un chevalier étranger à défendre votre Étroite marche?—Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer. Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mériter ma fille avec l'honneur de ce château, le plus fort de toute la Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passés que deux vassaux du roi Artus ont été faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor. Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec messire Gauvain, en quête du meilleur chevalier qui jamais ait porté écu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire Yvain lui représenta que j'étais moi-même vassal du roi Artus, et que mes ennemis étaient aux portes. Ils jurèrent donc tous les deux. Quand ils furent armés, ils me prièrent de les laisser faire montre de prouesse. Je mis à leur demande une condition: c'est qu'ils ne dépasseraient pas le ponceau jeté sur les mares à l'extrémité de la chaussée, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils avancèrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre lances contre le second, mais fut porté à terre à la cinquième passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore rencontré d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils avaient, naguère provoqué devant une fontaine, comme il se laissait frapper par un misérable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait, en présence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la Table ronde.»
Hector rougit à ces dernières paroles[88]. «Mais, dit-il, comment furent pris Sagremor et messire Yvain?—À peine revenus, Sagremor dit qu'il deviendrait fou, si je ne leur permettais une seconde joute sur le ponceau: il me fallut y consentir. Du premier poindre il abattit celui qui l'avait abattu la veille, et messire Yvain en fit autant de son côté. Ils en vinrent aux épées et firent tant d'armes qu'on avait de la peine à suivre des yeux leurs prouesses. Mais ils comptèrent trop sur leur bonne fortune: Sagremor, que vous surnommez à bon droit le desréé, s'avançait avec si peu de prudence que je donnai ordre à mes hommes de le soutenir. En les voyant approcher, les deux chevaliers crurent avoir le droit de passer outre le ponceau et furent aussitôt enveloppés. Je vis tomber trois de mes meilleurs chevaliers; je les regrette moins que la prise de Sagremor et de messire Yvain.»
Après ce récit on s'assit à table, et quand les nappes furent levées, on conduisit Hector dans une belle chambre où il se mit au lit. Il dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait délivrer les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont il avait souvent ouï vanter les prouesses.
Au point du jour, il entendit le cri qui annonçait l'approche des ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du château voulut recevoir son serment: on le conduisit au moutier, pour y entendre la messe et jurer sur les saints d'être l'homme du seigneur de l'Étroite marche, tant qu'il serait dans le château. Dès qu'il fut armé, il vint avec les autres chevaliers à la porte qu'on leur ouvrit. En avant du pont était une barbacane fermée[89]: les chevaliers de Marganor avançaient volontiers jusqu'à cette barbacane, et les archers de l'Étroite marche n'osaient guère s'élancer contre eux. Cette fois, Hector demanda au sire de l'Étroite marche la permission d'avancer jusqu'au pont: «Je vous la donne, à condition de ne pas aller au delà.»
On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du château de demeurer en arrière: «Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la barbacane.—Mais surtout,» dit le seigneur châtelain, «ne passez pas outre le ponceau.»