Cependant arrivent sur la chaussée un, deux, trois chevaliers de Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive dans la mâchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son glaive vole en éclats, il tire l'épée et étourdit le troisième en le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent saisir les désarçonnés; Hector leur demande un second glaive: mais le seigneur de l'Étroite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne lui permet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire à Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arrivé dans le château avait démonté et retenu deux de ses hommes: «Il serait encore plus preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui.» Et il fait avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dépit des flèches, des pierres et des épieux tranchants que les chevaliers du château faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'Étroite marche une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mêmes conditions. À peine a-t-il poussé son cheval sur la chaussée qu'il vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe de son glaive. Resté maître de la chaussée, il avance sur le pont; un deuxième chevalier lui fait de l'autre côté signe de venir à lui: «Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrêter ici: passez vous-même.—Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.» Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: «Attendez au moins, répond-il, que j'aille dégager ma promesse,—Je le veux bien; mais je doute que vous reveniez.»

Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si Marganor refusait de s'engager à ne lui opposer qu'un seul chevalier, et à le laisser librement retourner à la barbacane. Marganor promit; mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dépecer le ponceau, dès que le chevalier du château aurait passé de l'autre côté.

Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions s'entre-éloignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent à terre. Hector, le premier relevé, entend le bruit de planches qu'on dépèce: il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe de son épée; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres. Marganor accourt: «Vous avez méfait, lui dit-il, en allant battre mes gens.—C'est vous qui avez faussé nos conventions, en laissant dépecer le ponceau, pour m'ôter tout moyen de retour.—Mes sergents n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient pas.—Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez ensuite à réclamer, je vous ferai droit.—À la bonne heure.—Vous m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre chevalier si je parviens à l'outrer.—Soit!» répond Marganor. Et, pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'était relevé. La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau rudement jeté à terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit par la pointe du heaume et le lui arrache en le faisant tomber lui-même sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le heaume, et de son épée frappe le chevalier qui, le visage tout inondé de sang, essaye encore de se relever. «Avouez-vous vaincu, ou je vous tranche la tête.» L'autre était pâmé et ne pouvait répondre. Hector descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand Marganor intervient, la tête nue, pour ne pas laisser douter de son intention: «Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.» Mais le vaincu, revenant à lui, se soulevait et tentait de résister. «Assez! lui dit Marganor, vous êtes outré; j'ai demandé pour vous merci.—Je ne puis qu'obéir à mon seigneur.—Mais vous,» reprend Marganor, en s'adressant à Hector, «vous me ferez droit pour avoir maltraité mes gens, quand la lutte devait être seulement entre vous deux.—C'est à vous de me faire droit; car ces gens-là voulaient rendre mon retour impossible.—Vous n'en avez pas moins outre-passé nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prêt à le prouver de mon corps contre le vôtre.—Il n'est pas de cour où je ne m'en défende.—Et moi, où je ne vous accuse.—Eh bien! qui nous empêche de vider tout de suite la querelle?»

Pendant ce temps, le seigneur de l'Étroite marche s'était approché: «Hector, dit-il, si vous combattez contre Marganor, faites que la rencontre ait lieu sur la chaussée; dès qu'il sera passé, nous dépècerons le ponceau.» La proposition est soumise à Marganor:—«Quelle assurance aurai-je du sire de l'Étroite marche, si le retour m'est fermé?—Je jure, dit le châtelain, de ne pas intervenir, ni mes hommes; si vous êtes vainqueur, vous pourrez emmener votre prisonnier.» Tout fut ainsi convenu. Marganor lace son heaume et franchit le ponceau; Hector sort de la barbacane, ils s'élancent l'un contre l'autre. Dès la première rencontre les deux glaives volent en éclats. Marganor vide les arçons; Hector se maintient, mais tellement étourdi qu'il a peine à se reconnaître. Quand il a retrouvé son haleine, il pousse si violemment sur le cheval de Marganor étendu près de son maître, que le sien bronche et le fait tomber; il se relève, met la main à l'épée, et revient sur Marganor dont le cheval effrayé retournait au galop vers le ponceau, et enfonçait les pieds de devant dans les mares: les gens de Marganor eurent grand'peine à le dégager. Hector, voyant à pied son adversaire, descend, donne à garder son cheval, et, l'écu serré contre la poitrine, va à Marganor, qui compte bien reprendre l'avantage au jeu de l'escrime.

Tous deux couverts de leurs écus se frappent longtemps à coups menus et pressés. Marganor pourtant se hâtait moins de jeter que de bien atteindre. Hector, plus confiant dans ses forces, faisait tomber une grêle continue de coups sur les armes de son adversaire, jusqu'à ce que son haubert fendu, sa chair sanglante et découverte, son bras alourdi, tout lui fît une nécessité de parer au lieu de pousser en avant. Enfin vers midi il reprend l'offensive. Marganor, inquiet, étonné de ce retour, recule et se défend comme il peut: «Sire chevalier, dit-il, je reconnais votre prouesse: mais, puisque nous combattons sans raison sérieuse, ne serait-il pas dommage qu'un de nous laissât ici la vie? Croyez-m'en, posons les armes: j'aimerais mieux perdre dix de mes hommes que d'avoir à me reprocher votre mort.—Si vous voulez cesser, chevalier, confessez-vous outré.—Jamais, s'il plaît à Dieu! et puisque vous refusez mes offres, que l'honneur soit à qui Dieu le donnera!»

Le combat fut long encore. Hector enfin, d'un effort suprême, lève à deux mains son épée qui retombe sur le heaume, l'entr'ouvre et fait ployer à genoux le sénéchal. Il arrache ensuite aisément le heaume et le jette dans les mares: «Criez merci!—Non!» répond Marganor en se débarrassant de son étreinte; «ce heaume m'échauffait trop.» Et la tête à demi couverte des lambeaux de son écu, il veut reprendre l'offensive: mais il est repoussé jusqu'à l'ouverture du ponceau. «Prends garde, Marganor,» dit Hector; et il va se placer entre lui et la marge du ponceau: «Rends-toi!—Non! plutôt mourir.—Tu mourras donc.» Marganor recule encore; le pied va lui manquer, quand Hector l'avertit une seconde fois du danger où il est de tomber dans la mare. Étonné de tant de générosité, Marganor se dit qu'il eût été moins courtois. Un nouveau coup sur sa tête le force à reculer d'un pied; il tombe, il enfonce dans la fange jusqu'à la ceinture: «À Dieu ne plaise, dit alors Hector, qu'un si bon chevalier finisse d'une façon aussi honteuse!» Il se baisse, le saisit par les mains et le tire à grande peine sur la chaussée. «Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.—Assez bien, Dieu merci, pour confesser que vous êtes le premier des preux. Voici mon épée, je vous crie merci.» Hector lui tend la main et le soutient jusqu'à la barbacane. On vient à leur rencontre, on les accueille avec des transports de joie. La fille du châtelain arrive, moins désireuse de voir Marganor que le vainqueur de Marganor. Elle délace elle-même le heaume d'Hector: «Bien soit venu le chevalier le plus digne d'être aimé de la meilleure!» dit-elle, en le baisant.

Rentrés au château, elle conduit Hector à sa chambre et le désarme, sans permettre de le toucher à d'autres qu'à ses demoiselles. Elle lui lave les mains, le cou, le visage. Elle passe sur ses épaules un riche manteau, et plus elle le regarde, plus elle est émue, enivrée. «Ah!» pensait-elle, «combien de bontés, combien de beautés! Dieu pouvait-il se montrer envers homme plus débonnaire?» Mais le premier soin d'Hector est de rappeler à Marganor qu'il doit rendre les deux chevaliers de la maison d'Artus. Le sénéchal donne ordre de les amener; Sagremor et messire Yvain arrivent et demandent quel est celui qui les a délivrés; on leur nomme Hector, ils paraissent surpris de n'avoir pas encore entendu parler d'un chevalier de ce nom. Mais quand il leur dit qu'il vient de Roestoc, ils échangent un sourire d'intelligence qui n'échappe pas à l'attention d'Hector: «Nous songeons, disent-ils, à un chevalier qui nous a naguère assez durement traités, moi, Giflet et Keu, en présence de messire Gauvain, tout en se laissant lui-même assez malmener par un nain.—Eh bien! dit Hector, mieux ne lui valait-il pas supporter les coups du nain que jouter contre messire Gauvain?» Cette réponse accrut encore la haute estime qu'ils faisaient du chevalier. «Sire, dit Yvain, vous nous avez dit que vous étiez à la reine Genièvre; l'avez-vous quittée depuis longtemps?—Non, j'ai pris congé de ma dame la reine, pour commencer la quête d'un preux chevalier dont je ne sais pas le nom d'une manière assurée. J'ai pourtant quelque raison de croire que c'est messire Gauvain, et je donnerais un de mes doigts pour que ce fût un autre, tant je lui ai fait peu d'honneur et de compagnie, quand il m'arriva de le rencontrer.»

Le soir même, Hector fit la paix du seigneur de l'Étroite marche et de Marganor, celui-ci s'engageant au nom de son seigneur le roi des Cent chevaliers. Comme ils étaient au manger, un valet entre dans la salle et demande à parler à Hector. «Sire, dit-il, Sinados de Windesore vous salue. Il a su que vous aviez été retenu dans l'Étroite marche et il a mandé ses chevaliers pour venir à votre aide. Mais je vois que vous n'avez aucun besoin de secours.» Le valet raconte ensuite comment Sinados et sa dame ont été délivrés de leurs ennemis. La nouvelle de cet autre exploit d'Hector arrive aux oreilles de la demoiselle, déjà surprise d'amour. «Belle fille, va lui dire le père, prendrais-tu volontiers pour mari le vainqueur de Marganor?—Si volontiers, que je ne veux entendre parler de nul autre.» Le père prend alors Hector à part et lui demande s'il voudrait épouser sa fille en recevant l'honneur du château?—«Sire, je ne suis pas à moi: j'ai trop à faire pour prendre femme ou tenir terre. Non que je refusa votre fille et qu'on puisse à mon avis lui préférer une autre demoiselle.» La demoiselle, à laquelle on rapporte la réponse d'Hector, jure de n'avoir jamais d'autre époux que lui; et le père, approuvant sa résolution, revient entretenir Hector jusqu'à l'heure qui invite au sommeil.

La demoiselle prépare le lit de celui qu'elle aime dans une chambre isolée, et quand tout le monde est endormi, elle se rend dans cette chambre avec une de ses pucelles qui tenait devant elle plein poing de chandelles. Elle s'arrête un peu en arrière du lit, s'agenouille et reste longtemps immobile dans cette position. Hector ne dormait pas, mais il avait ailleurs sa pensée. Enfin, l'apercevant, il tend les bras vers elle: «Belle demoiselle, dit-il, bien soyez-vous venue! Quel besoin vous amène ici?—Sire,» répond la pucelle, pleurant et rejetant sur ses épaules ses larges tresses, «ne pensez pas mal de moi si j'arrive à pareille heure: je ne viens que pour me plaindre de vous à vous; seul vous pouvez me faire droit.—Demoiselle, croyez bien que je suis prêt à amender le tort que j'ai pu faire. Quel est-il?—Sire, vous avez refusé mon père quand il offrit de me donner à vous. Me direz-vous la raison de ce refus?—Belle amie, ce n'est pas, Dieu m'est témoin, que vous ne soyez assez belle, assez sage, assez riche pour le plus vaillant des chevaliers; mais tant que je n'aurai pas achevé la quête que j'ai commencée, je ne dois pas prendre femme. Si je vous épousais maintenant, il n'en faudrait pas moins m'éloigner avant le soir, pour acquitter mon vœu[90]. Si la mort m'empêchait de revenir, vous auriez trop à regretter d'avoir engagé votre liberté.—Oh! que Dieu vous défende de la mort! Mais, chevalier, me promettez-vous au moins de ne pas prendre femme avant de m'avertir?—Non, demoiselle, car il peut arriver tel incident qui me conduirait à fausser ma promesse.—Alors, accordez-moi une autre grâce; c'est de ne pas vous engager pour raison de lignage ou de richesse, mais pour amour véritable.—Oh! cela, je le promets volontiers; vous pouvez être sûre que je ne mentirai pas.»

Elle rentra dans sa chambre, et le lendemain elle alla, toute joyeuse, conter à son père ce que lui avait promis Hector. «Avant la fin de l'année, dit-elle, je saurai bien faire qu'il n'aime personne autant que moi.—J'en aurai, dit le père, la plus grande joie du monde.» Elle va, surprend Hector au moment où il se levait: «Dieu, lui dit-elle, vous donne le bon jour!—Et à vous, douce amie!—Sire, ne voudrez-vous pas emporter de mes drueries? Prenez cet anneau, et avec lui mon cœur. Je vous les donne, à condition que vous me les garderez.» Hector sourit, prend l'anneau et le passe à son doigt. C'était là tout ce que pouvait espérer de mieux la demoiselle: car la pierre était de telle vertu que celui qui la portait ne pouvait se défendre d'aimer celle qui la lui avait donnée[91].