Les Bretons, revenus de leur premier effroi, s'étaient ralliés autour du pennon de la reine; les Saisnes pensent qu'il arrive à leurs ennemis une nouvelle armée à laquelle ils ne peuvent résister. Ils fuient de toutes parts. Mess. Yvain devinant que Lancelot est arrivé, disait: «Voilà le seul chevalier vraiment digne de porter ce nom! Nous ne sommes près de lui que des écuyers et sergents.» Alors les plus couards commencent à faire plus d'armes que n'en avaient fait jusque-là les meilleurs. La chasse se poursuit avec furie: Lancelot joint le plus grand des rois ennemis, l'énorme Hargodabran, frère de la belle Camille. En s'entendant défier, il tremble pour la première fois de sa vie, de ses éperons il rougit les flancs de son cheval. Lancelot l'atteint de nouveau, lui ferme passage. L'épée haute et l'écu rejeté sur le dos, il saisit d'une main les crins de son cheval et de l'autre tranche la cuisse gauche du mécréant. Hargodabran tombe en laissant sa jambe dans l'étrier, et Lancelot, au lieu de l'achever, passe outre, tandis que mess. Yvain approche du moribond: à la vue de cet énorme membre séparé du tronc: «N'est pas sage, dit-il, qui se joue à tel chevalier. C'est vraiment le fléau de Dieu.»
Hargodabran fut reporté aux tentes bretonnes. À peine y fut-il déposé qu'il saisit un couteau et le plongea dans son cœur. Pour Lancelot, il avait chassé les Saisnes jusqu'à l'étroite chaussée qui partait de la rivière et qu'on appelait le détroit de Gadelore. Les Saisnes virent alors qu'ils avaient été mis en fuite par un seul chevalier: ils se reformèrent, se massèrent à l'ouverture de la chaussée, attendant résolument Lancelot qui, les bras rouges de leur sang, allait encore s'élancer sur eux, quand Lionel arrêta son cheval: «Par sainte Croix, lui dit-il, n'allez pas plus avant; voulez-vous courir à la mort, et n'en avez-vous assez fait?—Laisse-moi, Lionel.—Non, non! par la foi que vous devez à votre dame, vous n'irez pas plus avant.»
À ces derniers mots, Lancelot retient son frein, soupire et tourne en arrière. «Oh! Lionel, pourquoi m'avoir ainsi conjuré!» Il rejoint en courroux les autres chevaliers: «Soyez le bien venu! dit en le revoyant mess. Yvain.—Ne parlez pas ainsi; je reviens couvert de honte.—Comment l'entendez-vous, cher sire?—Oui, je dois être honni; n'aurais-je pas dû chasser les païens bien loin du détroit.—Vous auriez ainsi fait acte non de prouesse mais de folie.» Lancelot ne répond rien, mais tout en revenant avec les chevaliers il jetait des regards furieux et courroucés sur Lionel qui baissait la tête et n'osait tenter de l'apaiser.
LVIII.
Il fallait maintenant arracher le roi Artus des mains de l'artificieuse enchanteresse Camille. Nous avons dit que la porte de la Roche aux Saisnes était impénétrable pour les assiégeants; mais, grâce à l'anneau que Lancelot avait reçu de la Dame du lac, le sortilége pouvait être conjuré. Notre héros passa d'abord au milieu de gens d'armes bretons chargés d'empêcher les Irois de faire sortir le roi et de l'emmener en Irlande. Il se fit reconnaître d'eux et put entrer sans difficulté dans la forteresse. Renverser le premier qui tenta de lui fermer le passage; tuer, blesser, navrer, mettre en fuite ceux qu'il trouva dans les premières chambres, fut pour Lancelot l'affaire d'une heure. Il parvint enfin dans une salle où Camille était assise auprès de son ami, le beau Gadresclain: il commença par fendre jusqu'aux épaules le jouvenceau, sans égard pour les cris désespérés de la dame; puis il sortit en fermant la porte pour aller trouver le geôlier: «Tu es mort, lui dit-il, si tu ne me conduis vers ceux que tu as charge de garder.» Le geôlier tremblant de peur le mène à la tournelle où étaient Artus et Gaheriet. «Vous êtes libres,» leur dit-il. Artus remercie son libérateur qu'il ne reconnaît pas. De là, Lancelot se fait conduire à la prison de Galehaut et de ses compagnons. Les premiers mots de Galehaut sont: «Que ferai-je de la liberté, quand j'ai perdu la fleur de chevalerie? Où trouverai-je le courage de vivre, loin de celui que j'aime plus que la vie?—Ne vous affligez pas tant, dit Lancelot en levant son heaume: me voici, cher sire.» Et ils s'élancent dans les bras l'un de l'autre, ils se baisent mille fois. Et mess. Gauvain revenu vers le roi lui disait: «Sire, voilà celui dont nous étions en quête: Lancelot du Lac est devant vous, le fils du roi Ban de Benoïc, celui qui ménagea votre paix avec Galehaut.» Grande fut la surprise, l'admiration et la joie du roi Artus. «Beau sire, dit-il à Lancelot, je vous mets en abandon ma terre, mon honneur et moi-même.» Lancelot le releva en rougissant de confusion. Quand le geôlier eut rapporté aux prisonniers leurs épées, ils montèrent à la grande tour dont l'entrée était défendue par de fortes barres. Lancelot, jugeant que leurs efforts seraient inutiles pour les lever, retourne à la chambre où il avait enfermé Camille: il la saisit par les tresses, et menace de lui trancher la tête. «Ne vous suffit-il d'avoir tué mon ami?—Non; j'entends que vous me fassiez ouvrir la grande tour.—J'aime mieux mourir et souffrir de vous ce que jamais loyal chevalier n'aurait la cruauté de faire.» Lancelot hausse encore l'épée; elle crie merci, promet de le satisfaire et le conduit à la porte de la tour: «Ouvrez,» dit-elle aux chevaliers qui la gardaient. «Nous n'en ferons rien,» répondent-ils. Mais Lancelot tenant de nouveau son épée suspendue sur la tête de Camille, les chevaliers promettent d'ouvrir si on les laisse sortir sains et saufs; ce qui leur est accordé. Les portes cèdent; le roi Artus avertit mess. Gauvain d'entrer le premier, pour indiquer qu'il en est mis en possession. Les chevaliers bretons pénètrent dans le château; la bannière du roi remplace sur les créneaux de la tour celle d'Hargodabran. On visite toutes les salles, tous les souterrains. Dans un réduit secret, Keu le sénéchal trouve une demoiselle enchaînée contre un pilier. Elle avait été longtemps l'amie du chevalier que Lancelot venait d'immoler aux pieds de Camille. Camille la retenait captive et loin de tous les yeux, par l'effet d'une jalousie furieuse. Quand elle fut déliée Keu demanda où se trouvaient les derniers prisonniers. «Qui vient me délivrer? dit-elle.—C'est le roi Artus, le vrai seigneur de la Roche aux Saisnes.—Dieu soit loué! Mais êtes-vous assuré contre la fausse Camille?—Elle est en notre pouvoir.—Ce n'est pas assez, et vous n'avez rien gagné, si vous lui laissez emporter ses boîtes et son livre. En ouvrant le grimoire, elle peut enfermer le château dans un déluge d'eau, et vous noyer tous tant que vous êtes.—Mais ce grimoire, où est-il?—Là, dans ce grand coffre.» Keu essaie d'ouvrir le coffre, mais voyant ses efforts inutiles, il y met le feu et le réduit en cendres avec tout ce qu'il contenait.
Camille sentit aussitôt que son pouvoir lui échappait; et ne pouvant espérer la merci de ceux qu'elle avait indignement attirés dans ses piéges, elle n'écouta que son désespoir: elle se précipita du haut de la roche. On recueillit ses membres ensanglantés; le roi les fit réunir et enfermer dans une tombe sur laquelle on inscrivit le nom et la triste fin de la belle et criminelle magicienne, qu'il ne pouvait s'empêcher de plaindre et même un peu de regretter.
LIX.
Galehaut prévoyait avec chagrin que Lancelot, une fois inscrit parmi les chevaliers de la maison du roi, et admis au nombre des compagnons de la Table ronde, lui échapperait pour devenir l'homme d'Artus. Aussi eût-il tout donné pour le voir résister aux vives instances que le roi et la reine ne devaient pas manquer de lui faire. Avant de quitter la Roche aux Saisnes, Artus d'après les sages conseils de messire Gauvain, avait prié la reine de venir remercier Lancelot qui l'avait conquise. Genièvre en arrivant, regarda son ami, lui jeta les bras au cou et lui rendit grâces de la délivrance du roi. «Sire chevalier, dit-elle, je ne sais qui vous êtes, et j'en ai grand regret. Mais vous avez tant fait pour mon seigneur que je vous offre tout ce qu'il m'est permis de donner d'amour et de loyauté à loyal chevalier.—Ma dame, grands mercis!» répond Lancelot d'une voix tremblante. Le roi, témoin de l'entrevue, remercia vivement la reine de ce qu'elle venait de faire et ne l'en prisa que davantage.
Alors, avec, une grâce insigne, la reine s'enquit de tous les chevaliers qui avaient pris part à la quête de Lancelot. Sagremor seul manquait: «Il était retenu, dit mess. Gauvain, par une demoiselle à laquelle il avait donné son amour.» De son côté, la reine raconta comment le chevalier qui venait de délivrer le roi était tombé en frénésie, et avait dû sa guérison à une demoiselle appelée la Dame du lac. «Le connaissez-vous? demanda le roi.—Je sais maintenant quel il est; mais quant à son nom, je l'ignore encore.—Eh bien, c'est Lancelot du Lac, celui que vous venez de remercier; c'est lui qui vainquit les deux assemblées et fit ma paix avec Galehaut.—Se peut-il!» s'écria la reine, en se signant et en témoignant la plus grande joie d'apprendre ce qu'elle savait déjà mieux que personne.
Après, ce fut le tour d'Hector: il montra mess. Gauvain, et demanda qu'on le tînt quitte de la quête qu'il en avait entreprise. Mess. Yvain le reconnut et courut l'embrasser en racontant comment Sagremor et lui devaient à Hector la fin de leur captivité chez le sénéchal du Roi des cent chevaliers. «Ce n'est pas tout, ajouta mess. Gauvain; je l'avais vu auparavant faire vider les arçons à Sagremor et à Keu, à messire Yvain, devant la Fontaine du Pin.» Chacun alors de faire honneur à Hector, en présence de la nièce d'Agroadain, son orgueilleuse amie[22].