On annonça que les tables étaient dressées. Quand on fut levé, le roi prenant la reine à part la pria de l'aider à retenir Lancelot compagnon de la Table ronde. «Sire, répond-elle, vous savez qu'il est déjà compain de Galehaut; c'est de Galehaut qu'il faut d'abord avoir le consentement.»
Le roi se rapproche aussitôt de Galehaut et le prie de trouver bon que Lancelot soit de sa maison. «Sire, répond Galehaut, j'ai fait tout ce que Lancelot m'avait demandé pour gagner votre amitié; mais si j'étais privé de sa compagnie, je souhaiterais de mourir: voulez-vous m'arracher la vie?» Le roi regarde la reine et lui fait un signe pour qu'elle se jette aux genoux de Galehaut. Elle s'incline devant les deux amis; quand Lancelot la voit en posture de suppliante, il ne peut se contenir et, sans attendre la réponse de Galehaut: «Dame, dit-il, nous ferons tout ce qu'il vous plaira demander.—Grands mercis!» dit la reine. Et Galehaut à son tour: «Puisqu'il en est ainsi, j'entends que vous ne l'ayez pas seul. J'aime mieux tout quitter en le gardant, que me séparer de lui au prix de l'empire du monde. Veuillez, sire, me retenir aussi.—Je n'aurais pu, répond le roi, demander sans outrecuidance un tel honneur pour ma maison; je vous retiens donc non comme mes chevaliers, mais comme mes compagnons. Et vous, Hector, ne serez-vous pas aussi des nôtres?—Pour refuser, sire, il me faudrait oublier tout sentiment d'honneur.»
Et le lendemain, le roi tint une cour plénière qui dura huit jours, et qui finit à la Toussaint. Il y porta couronne et reçut à la Table ronde les trois nouveaux compagnons.
Durant les fêtes, il eut soin de mander les quatre clercs chargés de mettre en écrit les actes des temps aventureux. Ils se nommaient: Arrodian de Cologne, Tamide de Vienne, Thomas de Tolède et Sapiens de Baudas. Ils continuèrent leur livre à partir des gestes de mess. Gauvain et des dix-neuf compagnons de sa quête. Puis ils arrivèrent aux prouesses d'Hector dont la quête se rapportait encore à mess. Gauvain; le tout devant être compris dans l'histoire de Lancelot, branche elle-même, du grand livre du Saint Graal[23].
De la Roche aux Saisnes le roi se rendit à Karaheu en Bretagne, et permit à Galehaut, non sans regret, d'emmener Lancelot en Sorelois[24], à la condition de le ramener, vers la prochaine fête de Noël, dans la ville où il avait eu le bonheur de les armer chevaliers.
LX.
Nous savons par le sage Tamide de Vienne,—celui de tous les clercs du roi Artus qui a le plus raconté des bontés de Galehaut,—que nul chevalier de son temps ne le surpassait en largesse, valeur et puissance, à l'exception du roi Artus auquel il n'est permis de comparer personne. Il aurait tenté la conquête du monde, si Lancelot en se rendant maître de ses pensées, ne l'eût décidé à servir le roi Artus. «Le cœur d'un prud'homme, lui avait-il dit, est une richesse bien préférable à la possession des terres et des royaumes.» À compter de là, Galehaut ne vécut plus que pour Lancelot; car son amour pour la dame de Malehaut lui était venu du désir de seconder celui de son compain pour la reine Genièvre. Il avait vu avec douleur Lancelot entrer dans la maison du roi; mais en l'éloignant de la cour, il savait qu'il lui faisait violence. De son côté, Lancelot cachait ses ennuis pour ne pas augmenter ceux de Galehaut; si bien qu'ils chevauchèrent longtemps en évitant de se parler.
Avant d'entrer en Sorelois, ils passèrent la nuit dans un château du duc d'Estrans, nommé la Garde du Roi, sur la rivière d'Hombre. Le sommeil de Galehaut fut très-agité; il levait les bras et faisait des exclamations qui ne pouvaient échapper à son ami. Le lendemain, ils remontèrent: Galehaut, le chaperon abattu sur les yeux, parut vouloir dépasser Lancelot et pressa le pas de son cheval jusqu'à l'entrée de la forêt de Gloride, sur les marches du duché d'Estrans. Lancelot se rapprochant alors de lui: «Cher sire, dit-il, vous avez des pensées que vous me cachez; vous savez pourtant combien vous avez droit à mon conseil.—Assurément, beau doux ami, répond Galehaut, et vous savez aussi combien je vous aime; laissez-moi donc vous découvrir ce que j'aurais voulu ne dire à personne. Dieu m'a donné tout ce que pouvait désirer cœur d'homme. Aujourd'hui, la crainte de perdre ce que j'aime autant qu'on peut aimer m'apporte chaque fois des songes fâcheux. La nuit dernière, je me croyais dans la maison du roi Artus; un énorme serpent s'élançait de la chambre de la reine, venait à moi et m'environnait de flammes. Je sentais la moitié de mes membres se dessécher. Puis j'entendais battre dans ma poitrine deux cœurs entièrement de la même grandeur. L'un se détachait pour céder la place à un léopard luttant contre une foule de bêtes sauvages; l'autre ne sortait de ma poitrine qu'en m'arrachant la vie.
«—Cher sire, dit Lancelot, un prince sage comme vous êtes peut-il se tourmenter d'un songe? Il faut laisser les femmes et les hommes sans courage prendre un tel souci.—Ils annoncent parfois, dit Galehaut, les choses à venir.—Non, l'avenir n'est pas à la connaissance des hommes.—Je veux pourtant demander aux sages clercs ce que je dois présumer de ces visions. Autrefois le roi Artus fut aussi visité par des songes merveilleux, et l'intention lui en fut révélée par de grands clercs. J'ai résolu de demander ces clercs au roi, et je les ferai venir en Sorelois pour apprendre d'eux ce que je dois attendre s'ils présagent ma mort, ou bien un surcroît d'honneur.»
Avant de quitter la Garde du Roi, Galehaut vêtit une chappe légère d'isembrun[25], fourrée de cendal vert; et, pour mieux rêver à son aise, il en abattit le chaperon sur ses yeux. Ainsi remontèrent-ils, seulement accompagnés de quatre écuyers. Après avoir traversé le fleuve d'Azurne qui confinait aux marches de Galore, ils suivirent le cours de la Tarance jusqu'à l'entrée d'une forêt qui couvrait une roche dominée par le grand et splendide château de l'Orgueilleuse Garde. «Voilà,» dit Lancelot en l'apercevant, «une construction merveilleuse.—Elle fut, répond Galehaut, érigée pour garder la mémoire d'un grand orgueil et d'une folie des plus étranges. C'était du temps où je méditais la guerre contre le roi Artus. Après l'avoir conquise, je ne pensais pas avoir grande peine à soumettre tous les autres rois du monde; et, dans cette confiance, je fis disposer sur les murailles cent cinquante créneaux, pour autant de rois que je voulais conquérir. J'aurais hébergé ces rois, dans le château, le jour où je devais prendre le titre de roi des rois. Les fêtes du couronnement auraient duré deux semaines: et après la messe du grand jour, je me serais assis à table sur le plus haut siége, en manteau royal, ma couronne sur un grand candélabre d'argent: autour de moi se seraient assis les cent cinquante rois, leur couronne également posée devant eux sur un moindre candélabre. Après le manger, tous ces candélabres auraient été portés aux créneaux, jusqu'à la chute du jour; puis on aurait enlevé les couronnes, pour les remplacer par autant de cierges assez pesants pour n'avoir rien à craindre du vent et rester allumés jusqu'au lendemain. Sur la plus haute tour aurait étincelé, le jour, ma grande couronne, et la nuit le plus grand cierge qu'on aurait pu façonner. Dans chacune des journées suivantes j'aurais prodigué les dons les plus riches. Enfin, les fêtes passées, j'aurais fait avec tous ces rois un voyage dans toutes les parties du monde[26].»