«Mais quand, par vos conseils, je me fus accordé avec le roi Artus, j'ai dû cesser de nourrir ces projets. Sachez seulement, beau doux ami, que je ne suis jamais entré dans ce château, sans laisser au seuil tout sujet d'ennui et de tristesse. Et j'y vais aujourd'hui, parce que j'ai, plus que jamais, besoin de réconfort.»

Mais voilà qu'arrivés au pied de la roche, et comme ils commençaient à la gravir, leurs yeux sont frappés d'une grande merveille. Les murs de l'enceinte, les tours elles-mêmes s'inclinèrent, puis éclatèrent par le milieu. Galehaut voyant tomber les créneaux avance de quelques pas, et ce qui restait des tours et des murailles s'écroule avec un bruit effroyable. «Assurément, dit Galehaut, ce que je vois est un présage de malheur.—Sire, reprend Lancelot, n'allez pas vous affliger de pertes terriennes. Il faut laisser les mauvais hommes gémir de la ruine de leurs domaines, parce qu'ils n'ont d'autre valeur que celle de ces domaines. Pour nous, rendons grâces au Seigneur-Dieu qui a bien voulu renverser le château avant que nous y fussions entrés.» Galehaut se prit à sourire: «Beau doux ami, vous attribuez donc mon chagrin à la ruine de ce château: mais eût-il mieux valu que tous les châteaux du monde, sa perte ne m'eût pas causé la moindre peine. Connaissez mieux le fond de mon cœur, et sachez que jamais aucune perte de terre n'a troublé ma sérénité, aucune conquête ne m'a donné la joie que j'attends de votre compagnie. Mais je m'afflige des tourments de cœur que ces ruines me présagent. Or ces tourments ne peuvent être que de vous à moi. Je vis tellement en vous, qu'après votre mort, rien ne pourrait me donner la force de vivre; et ce n'est pas seulement votre mort que je redoute, mais votre éloignement. Ah! si la reine votre dame m'avait réellement aimé, elle eût senti qu'il ne fallait pas vous donner à un autre, fût-il le roi Artus. Je ne la blâme pas; j'aurais dû me souvenir de ce qu'elle me dit un jour: C'est folie de faire largesse de ce dont on ne pourrait se passer. Elle vous a donné au roi, pour vous avoir tout à elle, et elle a bien fait. Mais ne l'oubliez pas, beau doux ami, le jour que je perdrai votre compagnie, le monde perdra la mienne.—Cher sire, avec l'aide de Dieu, pourrions-nous jamais cesser d'être compains! Je me suis donné au roi Artus de votre consentement; mais, pour être son homme, je n'en reste pas moins entièrement à vous de corps et d'âme.»

Ainsi parlèrent-ils longuement, tout en continuant à chevaucher. Les lieux où ils passèrent (nous laissons à d'autres le soin d'en reconnaître la place) furent, d'abord la maison aux rendus de Chesseline[27], fondée près du château du même nom par le roi Glohier; puis une ville nommée Alentin[28], et enfin Sorhaus, la principale cité du Sorelois. Et comme ils en approchaient, cent chevaliers de la contrée vinrent à Galehaut, conduits par son oncle, vieillard qui avait eu soin de son enfance. En tendant les bras à son nourri, des larmes s'échappèrent de ses yeux. «Sire, dit-il, nous avons été en grande crainte à votre endroit! nous vous supposions mort ou gravement malade, en raison de l'étrange merveille dont nous avons été témoins.»

«Que vous est-il donc arrivé? dit Galehaut, Ai-je perdu quelqu'un de mes amis?—Non sire, vous n'avez perdu aucun de vos amis, grâce à Dieu!» Galehaut ne veut pas en entendre davantage; il pique son cheval, salue d'un air riant ses chevaliers, en passant devant eux. L'oncle le suivait de son mieux: «Bel oncle, lui dit Galehaut, je vous avais jusqu'à présent trouvé des plus fermes; il faut que vous ayez bien changé, si vous avez pensé qu'une ruine de terre ou une perte d'avoir pût me causer un vrai chagrin. Dites hardiment ce que j'ai perdu, et sachez que je n'ai souci d'aucune perte ni d'aucun gain.—Sire, il n'y a pas jusqu'à présent de grands dommages, mais il y a des présages merveilleux. Dans tout le royaume de Sorelois, il n'est pas une forteresse dont la moitié ne se soit écroulée dans la même nuit.—Je m'en consolerai facilement, reprit Galehaut. J'ai vu fondre le château que j'aimais le mieux, et je n'en ai pas été plus mal à l'aise. Grâce à Dieu, j'ai reçu le don d'un cœur qui n'eût assurément pu tenir dans la poitrine d'un petit homme; il ne m'a jamais fait défaut. Les gens moins bien fournis de ce côté ne comprendront jamais mon peu de souci de ce qui les accablerait. Pourquoi s'émouvoir des merveilles qui arrivent à mon occasion? ne suis-je pas moi-même une merveille plus grande encore?»

C'est ainsi que Galehaut accueillit la nouvelle de ce qui était arrivé dans ses terres. Il fit dans Alentin belle chère aux chevaliers et bourgeois de la ville. Le lendemain, il manda par ses clercs aux barons de Sorelois qu'ils eussent à se trouver à Sorehau, quinze jours après Noël. Il leur fit écrire d'autres lettres au roi Artus pour le prier de lui envoyer les plus sages clercs de sa terre, afin d'apprendre d'eux le sens de ses derniers songes. Mais ici le conte laisse pour un temps Galehaut et Lancelot pour nous ramener à la cour du roi Artus.

LXI.

Le messager de Galehaut trouva le roi Artus à Kamalot[29], et lui remit les lettres dont on l'avait chargé. Le roi, la reine et la dame de Malehaut eurent une grande joie d'apprendre des nouvelles de leurs amis; mais leur joie fut de courte durée. Le jour même, on vit descendre, devant le degré, une demoiselle qui d'un pas ferme entra dans la salle où le roi siégeait entouré de ses chevaliers. Elle était richement vêtue d'une cotte de soie; le manteau fourré, le visage couvert, les cheveux roulés en une seule tresse. Trente chevaliers l'accompagnaient. Les barons s'écartèrent pour la laisser passer, persuadés que ce devait être une haute dame. Arrivée devant le roi, elle détacha le manteau qui la couvrait et le laissa tomber; les gens qui la suivaient s'empressèrent de le relever. Puis elle abaissa la guimpe qui cachait son visage et tous ceux qui la regardèrent furent frappés de sa beauté. D'une voix haute et ferme elle dit:

«Dieu sauve le roi Artus et sa baronnie! l'honneur et le droit de ma dame réservés. Sire, vous êtes le prud'homme par excellence; mais j'en excepte un point.—Demoiselle, répond le roi, tel que je suis, Dieu donne bonne aventure et garde l'honneur de votre dame, si, comme je le pense, elle en est digne. Mais je vous saurais gré de m'apprendre ce qui m'empêche d'être un vrai prud'homme. Vous me direz ensuite quelle est votre dame et en quoi je puis avoir méfait envers elle. Jusqu'à présent je ne croyais pas avoir donné à dame ou demoiselle le droit de m'adresser un reproche.

«—J'aurais fait un voyage inutile, si je ne justifiais le blâme dont je vous ai chargé: mais en le faisant je sais que je jetterai votre cour dans le plus merveilleux étonnement. Apprenez donc, sire, que ma dame est la reine Genièvre, fille du roi Léodagan de Carmelide. Avant de vous parler en son nom, veuillez prendre et faire lire ces lettres scellées de son scel.»

Alors s'avance un chevalier de grand âge qui remet à la demoiselle une boîte d'or richement ornée et garnie de pierres précieuses. Elle l'ouvre, en tire des lettres qu'elle présente au roi: «Sire, elles doivent être lues en présence de tous vos chevaliers, de toutes vos dames et demoiselles.» Le roi, muet d'étonnement, regarde la demoiselle, puis envoie quérir la reine et toutes les dames dispersées dans les chambres. Elles arrivent de tous côtés, et la demoiselle demande une seconde fois que la lecture ne soit pas retardée. Le roi les tend à celui de ses clercs qu'il savait le plus habile. Le clerc déploie le parchemin, lit à part, puis se sent pris d'angoisse, et des larmes coulent de ses yeux. «Qu'avez-vous? dit le roi; lisez tout haut. Je suis impatient de savoir le contenu de ces lettres.» Le clerc, au lieu d'obéir, regarde la reine alors appuyée sur l'épaule de mess. Gauvain. Il tremble de tous ses membres, il chancelle et serait tombé, sans messire Yvain qui se hâta de le retenir. Le roi, de plus en plus surpris et inquiet, envoie quérir un autre clerc, et lui donne les lettres. Celui-ci les lit des yeux, puis soupire, fond en larmes, laisse tomber le parchemin au giron du roi et se retire. En passant devant la reine: «Ah! s'écrie-t-il, quelles douloureuses nouvelles!»