La demoiselle sortit au milieu des malédictions de tous ceux qui la rencontrèrent; car bien qu'on ne démêlât pas encore la vérité, chacun s'accordait à dire de la véritable reine Genièvre tout le bien possible. Le roi demeura pensif, comme s'il eût craint que les lettres qu'on venait de lire ne renfermassent quelque chose de vrai. Mais le message de Galehaut réclamait une réponse: il ne voulut pas tarder à la donner.
LXII.
L'astronomie est un art qui permet de savoir bien des choses qui sont à venir. Artus choisit les dix maîtres qui passaient, au jugement des archevêques et des évêques, pour connaître le mieux tous les secrets de cette haute science; et d'abord, maître Helie le Toulousain qui, parvenu à un grand âge, n'avait cessé d'avancer dans les secrets de la nécromancie.
Le roi chargea en même temps le messager d'apprendre au prince Galehaut l'arrivée de la demoiselle, et la nature de la clameur qu'elle avait levée contre la reine Genièvre. Il l'invitait ainsi que Lancelot à se trouver au parlement qu'il devait tenir à la Chandeleur. Galehaut, à cette nouvelle, ressentit une vive douleur: il prévit le rude coup que son ami allait en recevoir, et aurait bien voulu tenir la chose secrète; mais Lancelot avait déjà tout appris par leur messager. Galehaut étant allé le trouver le vit profondément soucieux: «Qu'avez-vous, lui dit-il, beau doux ami? Qui vous peut causer de l'ennui?—Hélas! sire, une nouvelle qui sans doute me fera mourir.—J'aurais bien voulu n'en pas parler; mais enfin, si le roi Artus vient à répudier celle qu'il a épousée, ne sera-t-elle pas en votre garde à vous?—Sire, sire, répond Lancelot, sachez bien que si le cœur de ma dame en est à malaise, le mien ne sera pas en bon point.—Je l'entends bien; mais la reine étant aussi vraie de fond que d'apparence, elle aimera mieux, je pense, vivre avec vous dans une humble retraite, qu'être sans vous reine du monde entier. Écoutez-moi, doux ami: si la reine est séparée de son droit époux, je lui réserve le plus beau royaume des îles de Bretagne, le Sorelois. Vous pourrez alors vivre l'un pour l'autre, et vous n'aurez plus rien à craindre pour vos amours. Voulez-vous plus encore? qui vous empêchera de prendre en loyal mariage la plus belle et la mieux enseignée dame de la terre.—Tel serait le plus cher de mes souhaits, mais je prévois le chagrin que ma dame en ressentira. Si le roi Artus venant à croire qu'il a été trompé, tentait de mettre en jugement la reine, elle n'aurait assurément rien à craindre, tant que nous serions là; mais, cher sire, ne vous avais-je pas déjà causé assez d'ennuis! Combien vous auriez droit de me haïr, moi qui vous ai conduit à fléchir devant celui qui allait s'incliner devant vous; et vous ai par là détourné de la conquête du monde!»
Il fondait en larmes et tendait les bras vers Galehaut qui disait en lui essuyant le visage: «Beau doux ami, confortez-vous; Dieu soit loué, j'ai les meilleurs sujets de consolation. Je vous ai conquis, une telle victoire vaut cent fois trente royaumes. Qu'aurait été la conquête du monde près de celle de votre cœur? Si vous me restez, si vous ne désirez pas vous éloigner de ma compagnie, je n'ai rien à désirer. Mais je le sens: pour vous retenir ici, il faut que ma dame la reine soit des nôtres; et je le comprends si bien que j'avais naguères formé un dessein dont j'ai honte aujourd'hui, car il m'eût conduit pour la première fois à une vilaine action. Si je vous en fais l'aveu, me pardonnerez-vous? Quand j'appris la clameur levée sur la reine, j'eus la pensée de saisir le moment où le roi s'approcherait de la terre de Sorelois, pour enlever la reine et l'emmener avec moi; j'aurais su bien empêcher de deviner où je l'aurais conduite. Ainsi vous aurais-je réuni à tout ce que votre cœur aime. Mais bientôt je compris que l'action serait laide, et que je pouvais vous réduire au désespoir si la reine en était mécontente.» Lancelot répondit sévèrement: «Sire, vous m'auriez donné la mort. Gardez-vous de tenter rien de pareil. Oui, ma dame en aurait eu regret, et j'en aurais été inconsolable.—Vous voyez, reprit Galehaut, à quel excès pouvait me porter la passion que j'ai pour vous. J'espérais adoucir vos douleurs et je les aurais augmentées; tout ce que j'ai pu faire jusqu'à présent ne m'aurait pas garanti contre le renom de chevalier déloyal. Ne m'en voulez pas trop, pourtant, d'avoir risqué de perdre l'honneur, dans l'intention de vous procurer quelque bien.» Ainsi parlèrent-ils longtemps; puis Galehaut fit avertir les sages clercs envoyés par le roi Artus de venir le trouver.
LXIII.
Galehaut conduisit les clercs dans sa chapelle et il s'y enferma avec eux et Lancelot. «Maîtres, leur dit-il, nous devons remercier également le roi Artus: car il me permet de vous consulter, et il vous a jugés les plus sages de son royaume. Écoutez-moi:
«J'ai des terres et des forêts en abondance; j'ai le cœur et le corps tels que je pouvais souhaiter; j'ai les plus loyaux amis du monde. Et cependant, je suis en proie à la plus profonde tristesse; le grand malaise du cœur me fait perdre le boire, le manger, le dormir. D'où naît cela, je l'ignore: une vague terreur me saisit, et je ne puis dire si elle vient du mal ou si elle en est cause. C'est pour cela que je vous ai appelés; veuillez y mettre conseil, pour l'amour de Dieu de qui vous tenez la sagesse, pour le roi Artus qui vous a choisis, et pour moi qui suis en état de reconnaître le grand service que je vous demande.»
Galehaut se tut; un des maîtres clercs, le sage Helie de Toulouse, prit la parole:
«Sire, vous ne trouverez pas aisément celui qui découvrira la source d'un mal si étrange. Il est des maladies de cœur qui proviennent de la perte ou de l'absence de ceux qu'on aime d'un violent amour. Nul autre médecin ne saurait les guérir que Notre Seigneur Jésus-Christ. Il faut alors recourir aux prières, aux jeûnes, aux aumônes, à la conversation des gens de religion.—Il est d'autres maux qui veulent des remèdes terrestres. Ainsi, quand ils viennent du chagrin de n'avoir pu venger une offense ou une honte, on peut les apaiser, en obtenant raison de l'offenseur, en rendant honte pour honte. Le cœur prend sur lui toutes les amertumes que le corps peut ressentir; car le corps n'est que la maison du cœur, maison éclairée par la prud'homie, ou souillée par le fiel de celui qui l'habite. Le cœur opprimé par la honte ou l'injure peut donc retrouver la santé dans la réparation de cette honte ou de cette injure.