«Il est une troisième maladie du cœur à laquelle sont sujets les jeunes gens; et quand elle est fortement enossée[33], peu de médecins la pourront guérir. C'est le mal d'amour qui se gagne par la surprise des yeux et des oreilles. Le malade, dès qu'il en est atteint, est dans une prison d'où il a grand'peine à se tirer, parce que certaines joies entretiennent sa faiblesse, comme le son des douces paroles de celle qui l'asservit. Mais ici la souffrance surpasse beaucoup les joies: le malade tremble, soupçonne, se courrouce; il croit que ses désirs ne seront jamais satisfaits, et qu'il sera constamment menacé de perdre ce qui les excite.
«Voilà les trois maladies du cœur. On guérit de la première par aumônes et prières; de la seconde en rendant honte pour honte; mais la troisième est la plus maligne, parce que le malade s'y complaît et n'en demande pas la guérison, préférant ses maux à la santé qu'il a perdue. Dites-nous, sire, laquelle de ces trois maladies vous accable. Si la science peut vous en délivrer, nous y aurons recours avec la bonne volonté que réclame un grand prince.»
Galehaut répondit: «Vous avez parlé sagement; je m'abandonne à vos conseils. Je vous confesserai tout ce que j'ai ressenti, quand vous m'aurez juré sur les saints que vous me soulagerez autant qu'il sera en vous, et que vous ne me cacherez rien de ce que vous découvrirez, soit à ma joie soit à mon deuil.» Les clercs jurèrent, et Galehaut leur raconta les songes qu'il avait faits plusieurs nuits de suite: le lion couronné; le fort lion venant de points divers; le léopard cause de la mort du fort lion qui l'aimait. «Voilà, dirent-ils tous, une étrange vision! Pour bien en saisir l'ensemble, dit maître Helie, il faut de longues méditations. Veuillez, sire, nous accorder un délai de neuf jours, après lesquels nous pourrons vous en donner le vrai sens.—Je vous accorde ce répit.»
Les clercs mirent en œuvre toute leur science pour percer le secret de l'avenir. Le neuvième jour, Galehaut les rappela: l'un d'eux, Boniface[34] le Romain, commença par lui avouer qu'il n'avait rien découvert qui pût éclaircir le sens des songes: «Mais, dit Galehaut, n'aviez-vous pas promis de m'apprendre au moins ce que vous auriez trouvé?—Puisque vous voulez le savoir, je vis une grande merveille. Vers les îles d'Occident venait un grand dragon escorté de nombreux animaux. Il y en avait un autre vers Orient portant couronne, escorté de bêtes moins nombreuses. Un combat s'engageait entre toutes ces bêtes, et celles qui étaient venues d'Occident avaient l'avantage, quand d'une haute montagne descendait un léopard qui les faisait fuir devant lui, les atteignait et les arrêtait. Le dragon, qui semblait commander aux autres, approchait du léopard et lui faisait grande fête. En allant vers Orient, ils trouvaient le dragon couronné, ils s'inclinaient devant lui et le voyaient tout à coup s'élever sur celui qui n'avait pas de couronne. Enfin je crus voir le grand dragon s'humilier devant le léopard, et demeurer avec lui. Et quand le léopard s'éloignait, le dragon en mourait de douleur. Voilà tout ce qu'il me fut permis de voir.»
Le second clerc, maître Hélimas de Radol en Hongrie, parla ensuite; il avait cru voir les mêmes objets que le premier; «mais je sais bien, ajouta-t-il, que le dragon couronné est monseigneur le roi Artus; vous êtes celui qui venait des parties d'Occident. Quant au léopard, je n'ai pu rien découvrir de ce qu'il représentait; seulement je le vis se ranger de votre compagnie. Permettez-moi de ne pas en dire davantage.—Parlez, si vous ne craignez de vous parjurer.—Eh bien! je vis que vous deviez mourir par lui.»
Le troisième ne fit que justifier ce qu'avaient trouvé les deux premiers, et il en fut de même des quatre suivants. Le tour du huitième arriva; c'était Pétrone, natif de Lindenort, un château du royaume de Logres, à six lieues de celui que Merlin, le maître de Pétrone, avait appelé le Gué des Bucs[35], en annonçant que de là sortirait vers la fin des temps la science du monde. C'est par Pétrone que les prophéties de Merlin ont été retenues et mises en écrit. Il a tenu, le premier, école à Osineford (Oxford); car il savait les Sept arts, mais il s'était particulièrement voué à l'étude de l'Astronomie. À ce que les premiers clercs avaient dit, Pétrone ajouta: «Le chevalier qui a ménagé la paix de Galehaut avec le roi Artus est le fils du roi qui mourut de deuil, et de la reine aux grandes douleurs.»
Le neuvième, maître Aquarinte de Cologne, confirma les paroles de Pétrone et ajouta: «J'ai trouvé qu'il vous convenait de traverser un pont formé de quarante-cinq planches; et que vous deviez tomber dans une eau noire et profonde dont nul ne revenait. Vous serez à la dernière de ces planches, quand approchera le terme de votre vie. Ces planches doivent répondre à des années, à des mois, à des semaines ou à des jours; mais je n'en ai pu faire la distinction. Je ne dis pas cependant que vous ne puissiez passer outre, car le pont se continuait plus loin que l'eau; mais le léopard était à l'issue des planches: il en permettait ou défendait le passage.» Ces paroles émerveillèrent grandement Galehaut et Lancelot.
Et quand ce fut au tour d'Helie de Toulouse, il dit: «Vous avez appris, sire, quelle devait être l'occasion de votre mort; il ne vous reste qu'à en reconnaître le moment. Vous ne trouverez pas aisément qui pourra vous le dire, car la divine Écriture nous apprend que les jugements de Notre Seigneur sont secrets, et nul mortel ne peut de lui-même en rien pénétrer. Il est vrai que, par notre grande clergie, Dieu permet que certaines parties nous en soient révélées, mais non toutes; lui seul peut connaître le sort de ses œuvres.—Maître, reprit Galehaut, les neuf premiers clercs ont acquitté leur serment, il faut que vous suiviez leur exemple.—Mais si je vous apprends des choses qui seraient à votre dommage, ne vous plaindrez-vous pas plus que si je persiste à les taire?—Non, car vous ne pouvez m'annoncer rien de plus que la mort. J'en présume déjà quelque chose; dites le reste.—Je parlerai, mais à la condition que nul autre que vous ne sera témoin de mes paroles.»—Galehaut fit signe aux huit premiers clercs de s'éloigner: «Mais celui-ci, mon ami, mon compagnon, faut-il aussi, maître Helie, qu'il se retire?—Sire, quand le médecin veut fermer une plaie dangereuse, il ne prend pas conseil de son cœur. Je sais que vous n'avez rien de secret pour votre ami: mais la fin de notre entretien ne supporte pas la présence d'une troisième personne.» Lancelot à ces mots se leva et sortit, plus inquiet qu'on ne saurait l'imaginer de ce que le maître de Toulouse allait dire à Galehaut.
Dès qu'il fut sorti, maître Helie reprit: «Sire, vous êtes assurément un des princes les plus sages du monde; si vous avez fait quelques folies, ce fut par bonté de cœur et non par défaut de sens. Laissez-moi vous donner un petit enseignement profitable: Ne dites jamais à l'homme ou à la femme que vous aimez ce qui pourrait mettre son cœur à malaise. Je le dis à l'occasion du chevalier qui vient de s'éloigner, et que vous chérissez si profondément. S'il fût resté, il aurait entendu des choses qui lui auraient causé honte et chagrin de cœur.—Vous le connaissez donc, maître, pour en parler ainsi?—Assurément, bien que personne ne m'ait appris ce qu'il pouvait être. C'est le meilleur des chevaliers vivants; c'est le léopard de votre songe.—Mais, beau maître, le lion n'est-il pas de plus grande force que le léopard?—Oui.—Et le lion représente le meilleur chevalier?—Vous dites vrai. Entendez-moi à mon tour: Votre ami est le meilleur chevalier aujourd'hui vivant; mais un autre viendra plus tard qui sera meilleur encore.—Savez-vous quel sera son nom?—Je ne l'ai pas encore cherché.—Comment donc savez-vous qu'il sera meilleur?—Parce qu'il doit mettre à fin les temps aventureux de la Grande-Bretagne, et occuper le dernier siége de la Table ronde.—Et pourquoi mon compagnon ne ferait-il pas tout cela?—Parce qu'il n'est pas tel qu'il puisse le tenter sans être frappé de mort, ou sans perdre au moins l'usage de ses membres. Et la raison, c'est que votre ami n'a pas toutes les perfections de celui qui doit arriver au Saint-Graal. Le chevalier auquel est réservé cet honneur sera chaste de cœur et vierge de son corps: aucune dame ou demoiselle n'aura pris rien de ses pensées. Vous voyez que tel n'est pas votre compagnon.
«Merlin a dit: Des îles d'Orient s'élancera un dragon merveilleux qui volera à droite, à gauche, et fera trembler de crainte tous ceux qui le verront. Il s'abaissera sur le royaume de Logres, portant trente têtes d'or plus belles que celle qu'il avait d'abord. Toutes les terres se courberaient devant lui, il aurait conquis le royaume aventureux, si le léopard ne l'en détournait et ne le forçait à s'incliner devant celui qu'il venait combattre. Alors le dragon merveilleux et le léopard s'aimeront tellement qu'ils n'auront plus qu'un seul cœur. Et quand le serpent au chef d'or attirera le léopard à lui, le dragon ne pourra supporter cette séparation et cessera de vivre.