«Voilà ce qu'a dit Merlin. Je sais bien que vous êtes le merveilleux dragon et que le serpent au chef d'or qui vous enlèvera le léopard est ma dame la reine, celle que le chevalier aime autant que dame peut être aimée.
«Vous savez que la reine est accusée d'une trahison des plus noires: assurément, elle en est innocente; mais elle souffre cette épreuve en punition du déshonneur qu'elle inflige au meilleur et au plus grand des princes. Je tenais à vous dire cela; c'est pourquoi j'ai demandé que votre ami s'éloignât pour ne pas lui laisser entendre ce qui l'aurait couvert de honte et de douleur. Je vous sais d'ailleurs tellement preux et sensé que je ne crains pas que vous révéliez, soit à votre compagnon soit à la reine, ce que je vous apprends en ce moment.»
Galehaut dit: «Je vous sais gré de tout ce que vous m'avez appris, et j'ai grand deuil de ne pouvoir empêcher les malheurs d'arriver. Veuillez maintenant, maître, m'instruire de ce qui me touche en particulier. Quel est ce pont aux quarante-cinq planches qu'il me faut passer? Les clercs disent bien qu'elles répondent à un an, à un mois, à une semaine ou un jour, mais sans dire auquel de ces quatre termes il faut se tenir.—Gardez-vous, dit maître Helie, de le demander: un de ces termes est celui de votre vie, et je ne crois pas qu'il y ait un seul homme du siècle, s'il savait précisément le jour de sa mort, qui pût, à partir de là, ressentir la moindre joie, la moindre sérénité. Rien n'est comme la mort épouvantable; mais puisqu'on redoute tant celle du corps, ne devrait-on pas, autant et plus, craindre celle de l'âme?—C'est précisément, répond Galehaut, pour me pourvoir contre la mort de l'âme, que je veux connaître le terme de la vie du corps. J'entends me préparer à bien finir et à redresser les torts que j'ai faits jusqu'à présent.—Oui, je le sais, vous amenderez volontiers votre vie, et réparerez les maux que vous avez dû causer, quand vous vouliez conquérir le monde: mais ce que vous désirez savoir n'en est pas moins dangereux. Je vous conterai à ce propos qu'en la terre d'Écosse il y eut autrefois une haute dame qui, après avoir longtemps suivi la folie du monde, fit connaissance d'un saint ermite; elle allait souvent le trouver dans une profonde forêt, si bien qu'elle en réformait sa vie et ne se complaisait plus qu'en bonnes œuvres. Une nuit, l'ermite apprit dans une vision qu'elle n'avait plus à vivre de longs jours: il lui fit part de sa vision, et elle en eut la chair si tremblante qu'elle en oublia le salut de son âme et tomba en désespérance. Le bon ermite la voyant ainsi redevenir la proie du diable, cria merci à Notre Seigneur; et la tenant entre ses bras, il la porta sur l'autel avec force prières et invocations. Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui le prient de bon cœur, entendit le bon homme: une voix descendit dans la chapelle pour lui annoncer que le Seigneur lui accordait le pouvoir de guérir la dame. Il lui imposa les mains, elle jeta un cri aigu, ou plutôt ce fut le diable, enragé de la quitter. Dès que le prud'homme eut fait sur elle le signe de la croix, l'ennemi sortit en poussant les plus affreux hurlements. La dame, ainsi revenue à la vie, abandonna le siècle, coupa ses belles tresses, revêtit les draps de religion et se retira avec une autre femme pieuse dans un ermitage situé sur une hauteur entre deux roches des plus arides. Ce fut là qu'elle attendit tranquillement la mort qui la rejoignit aux élus du Seigneur[36].
«Souvenez-vous, cher sire, de la chute de saint Pierre. Elle lui vint de la même crainte d'une mort prochaine. De l'infirmité de la chair naît la peur, et de la peur la désespérance. Faites le bien, comme si vous ne deviez vivre que trente jours, mais sans avoir la certitude de ce terme.—Non, dit Galehaut, j'entends savoir quand je l'attendrai. Grâce à Dieu, je me sens assez de force et de courage pour soutenir sans terreur une telle révélation. Plus je saurai ma fin proche, plus je travaillerai à mériter de bien mourir.»
Le maître alors se leva, et se tournant vers la porte de la chapelle qui était blanche et polie, il y trace avec du charbon quarante-cinq rouelles de la grandeur d'un denier, et au-dessous il écrit: C'est le signe des années. Il en trace au-dessous quarante-cinq autres plus petites, et écrit: C'est le signe des mois; puis sur une troisième ligne, quarante-cinq plus petites encore: C'est le signe des semaines; et enfin quarante-cinq plus menues: C'est le signe des jours. «Voici, dit-il à Galehaut, l'indication du terme de votre vie. Si vous les voyez tout à l'heure demeurer entières, vous serez quarante-cinq ans avant de mourir. Autant il en disparaîtra, autant il vous sera enlevé d'années, de mois, de semaines ou de jours.»
Il tire alors de son sein un petit livret, l'ouvre et appelle Galehaut: «Sire, voici le livre des conjurations. Par la force des paroles écrites, je puis découvrir le secret de tout ce que je voudrais savoir. Je pourrais déraciner les arbres et remonter le cours des rivières; mais il y a grand danger à tenter l'épreuve. Les clercs, consultés autrefois par le roi Artus, voulurent y chercher le sens des songes qu'il avait eus: pour l'apprendre, ils brisèrent un coffre où je l'avais enfermé avant de me rendre à Rome. Mais celui qui le prit ne sut pas comment il fallait procéder, et il en perdit le sens, les yeux et l'usage des membres, sans arriver à découvrir quel était le lion sauvage, le médecin sans médecine, et le conseil de la fleur. Préparez-vous donc à voir des choses redoutables, et soyez sûr que vous ne partirez pas d'ici sans ressentir un grand effroi.»
Alors Helie s'approche de l'autel, y prend une croix d'or entourée de pierres précieuses, puis une boîte renfermant un Corpus Domini. Il donne la boîte à Galehaut et garde la croix: «Tenez bien cette boîte, dit-il; elle renferme le précieux sanctuaire; je tiendrai de mon côté cette croix, qui a le plus de vertu après elle. Tant qu'elles seront dans nos mains, nous n'aurons à craindre aucun malheur.» Ce disant, il revient, va s'appuyer sur un siége de pierre, ouvre le livre, et se met à lire jusqu'à ce qu'il sente son cœur se gonfler et ses yeux rougir. Une forte sueur coule de son front sur son visage, il pleure amèrement. Galehaut le regarde et se sent lui-même en proie à une grande terreur.
La lecture dura longtemps: maître Helie se repose, puis recommence à lire, en tremblant de tous ses membres. Bientôt, une obscurité profonde les enveloppe, ils entendent une voix hideuse et les voûtes s'entr'ouvrent pour donner passage à un violent éclair. Galehaut met aussitôt la boîte devant ses yeux, maître Helie tombe pâmé, la croix sur la poitrine. Enfin, les ténèbres se dissipent, la clarté du jour revient. Le maître sorti de pâmoison se plaint douloureusement, il regarde autour de lui, et ensuite demande à Galehaut comment il se trouve.—«Bien, maintenant, Dieu merci!» Un instant après, la terre commence à trembler: «Appuyez-vous, dit Helie, à cette chaire; le corps ne pourrait soutenir ce que vous allez voir.» Alors, il leur est avis que la chapelle tourne; comme le mouvement s'arrêtait, Galehaut voit sortir de la porte quoique bien fermée une main, un long bras couvert d'une manche de samit jaune et traînant jusqu'à terre, l'avant-bras seulement enfermé dans un tissu de soie blanche. La main, rouge comme un charbon embrasé, tenait une épée vermeille dégoutante de sang; la pointe alla toucher à la poitrine de maître Helie; mais au toucher de la croix, l'épée se détourne et vient à Galehaut qui s'en défend avec la précieuse boîte. Alors, l'épée tourne vers le mur où les ronds étaient tracés: elle efface la première, la troisième et la quatrième rangée, puis disparaît avec la main qui la soutenait.
Quand Galehaut put parler, il dit: «Maître, vous ne m'avez pas trompé, j'ai vu les grandes merveilles du monde. Je connais clairement qu'il ne me reste que trois ans à vivre, et je suis content de le savoir. Je n'en vaudrai que mieux. Vous pouvez être assuré que personne ne s'apercevra que j'aie rien perdu de mon enjouement naturel.—Je dois pourtant vous dire, reprend Helie, que vous pourrez dépasser ce terme: mais il faudrait que ce fût par le moyen de la reine, et qu'elle vous permît de retenir votre ami près de vous. Je n'ai plus rien à vous apprendre; mais, encore une fois, gardez-vous de dire à votre ami rien de ce que je vous ai annoncé.»
Il sortit de la chapelle, et Galehaut revint à Lancelot qu'il trouva les yeux rougis de larmes. «Qu'avez-vous? lui demanda-t-il.—Je n'ai rien, sire.—Oh! je le sais, vous êtes inquiet de ce que le maître a pu me dire. Consolez-vous, il ne m'a rien annoncé dont je doive être mécontent.—Pour Dieu, reprend Lancelot, apprenez-moi quel est le sens de ces quarante-cinq planches dont les clercs vous ont entretenu, et pourquoi je dus sortir de la chambre: maître Helie vous a, sans doute, parlé soit de la reine, soit de moi.—Non, répond Galehaut, il ne fut question dans notre entretien ni de vous ni de la reine. Avant de me faire connaître ce que je désirais savoir, le maître devait entendre en secret ma confession, et il ne convenait pas qu'il y eût entre Dieu et moi un autre témoin que le confesseur. Il me dit ensuite que les quarante-cinq planches répondaient au temps que j'avais encore à vivre, et comment le serpent qui, dans mon songe, m'arrachait la moitié des membres, était l'annonce de la mort prochaine d'un tendre ami charnel. Or, la vérité de ce dernier avis ne s'est pas fait attendre: car à peine étais-je sorti du moutier, qu'un message est venu m'annoncer la mort de ma dame de mère, que j'aimais plus que toutes choses en ce monde, avant de vous avoir connu[37]. J'en aurais fait un deuil éternel si vous ne m'étiez pas resté, vous dont la vie, dont la compagnie me sont encore plus chères, et m'ont apporté l'oubli de toutes les autres peines. Reprenons donc notre premier enjouement, car maître Helie ne m'a rien dit qui puisse y porter atteinte.»