«Je vais me rendre à la cour du roi Artus; c'est, vous ne l'ignorez pas, le plus preux des souverains: Artus réunit en lui toutes les valeurs, toutes les bontés; nul ne peut se vanter de prouesse, s'il n'a séjourné dans sa cour. J'entends être de sa compagnie et de celle de tous les preux qui remplissent sa maison. Mais pendant mon séjour en pays étranger, ces terres ont besoin d'être tenues par un prud'homme sage, loyal et juste, auquel sera baillée mon autorité. Et comme je me méfie de ma propre sagesse, je vous demande conseil, en vous invitant à choisir le prud'homme que vous estimerez le plus digne de gouverner ma terre, et de rendre à tous justice sévère et bonne, sans aucun soupçon de convoitise; car un bailli convoiteus met la terre à destruction. Vous le chercherez parmi les plus riches, pour que je puisse reprendre sur lui les torts qu'il aura pu commettre. Délibérez sur le choix qu'il convient de faire, pendant que je me tiendrai en dehors de la salle.»

Il sortit avec Lancelot, et les barons commencèrent à échanger de nombreuses paroles. Les uns proposaient le Roi des cent chevaliers, les autres le roi Widehan; d'autres ne s'accordaient à l'un ni à l'autre, et désignaient le seigneur de Windesors. Enfin un vieillard demanda à parler. C'était le duc Galain de Douves, qui s'était fait porter en litière et qu'on savait le plus sage des hommes. «Ha!» s'écria-t-il assez haut pour être bien entendu, comment ne voyez-vous pas, entre vous tous, le bailli que demande mon seigneur! si j'étais plus jeune et aussi fort que la plupart de ceux qui m'écoutent, votre choix serait bientôt fait; mais je ne suis plus qu'un demi-homme, et je ne puis que conseiller. Il y a parmi nous un homme entier: c'est le roi Baudemagus.» Il s'arrêta, et tous les barons déclarèrent que personne ne pouvait mieux convenir. Le duc Galain fut donc chargé de porter la parole; on avertit Galehaut de rentrer, et le vieux duc parla ainsi:

«Sire, ces prud'hommes m'ont confié leur parole, parce que j'avais plus éprouvé que nul d'entre eux. Je sais un baron sage et de haut conseil, exempt de convoitise, grand justicier, incapable d'opprimer par haine ou d'aider par intérêt; sévère et fort, peu soucieux de ses peines quand il y va de son honneur.—En vérité, fait Galehaut, voilà de beaux mérites: nommez-le, je suis prêt à le choisir.—Sire, c'est le roi Baudemagus de Gorre.—En effet, reprit Galehaut, je l'ai toujours tenu pour un des meilleurs prud'hommes; c'est avec joie que je lui confierai le bail de mes terres. Roi Baudemagus, je vous investis, et vous prie de justifier ce que le duc Galain a dit de vous.

«—Sire, dit le roi Baudemagus, je suis roi d'un petit pays et je ne le tiens pas aussi bien qu'il le faudrait; comment pourrai-je suffire au gouvernement de toutes vos seigneuries?—Il n'est pas à propos de vous en défendre: ma volonté est de vous choisir pour bailli; comme mon homme lige vous ne devez pas refuser.

«—Mais, sire, vous avez dans vos terres des gens orgueilleux qui ne consentiront jamais à m'obéir.

«—S'il en est un seul assez hardi pour aller contre vos ordres, soyez assuré que dès que je l'aurai su, j'en prendrai une vengeance qui empêchera tout autre de l'imiter. Vous tous, mes hommes liges, je vous commande, sur la foi que vous me devez, de venir en aide au roi Baudemagus envers et contre tous, moi seul excepté. Il peut se faire que je ne rentre jamais dans mes domaines; le roi Baudemagus jurera donc, sur sa vie, qu'envers mon peuple il se contiendra loyalement. Et si je viens à mourir en terre étrangère, il recevra mon filleul et neveu Galehaudin pour roi du Sorelois et des Îles étranges; par sa femme, la fille du roi Gohos, Galehaudin en est le droit héritier.»

On apporta les Saints; Galehaut reçut les serments, d'abord du roi Baudemagus, puis de tous les barons, y compris le Roi des cent chevaliers, son cousin germain. Tous s'engagèrent à ne réclamer, après la mort de Galehaut, aucune part de son héritage, et d'être à toujours les fidèles chevaliers de Galehaudin[38].

Baudemagus était sire de la terre de Gorre, merveilleusement défendue, d'un côté par des marais fangeux d'où l'on avait peine à sortir quand on s'y était engagé, de l'autre par une rivière large et profonde. Tant que les aventures durèrent, il y eut dans cette terre de Gorre une mauvaise coutume: nul homme de la cour du roi Artus, une fois entré ne pouvait en revenir. À Lancelot était réservé de rendre le passage libre quand il passerait le pont de l'Épée, pour délivrer la reine, comme on le verra dans le livre de la Charrette. La coutume avait été établie au commencement des temps aventureux, quand Uterpendragon, père d'Artus, guerroyait le roi Urien, oncle de Baudemagus, pour obtenir son hommage. Urien n'y voulait pas entendre, et le roi de Logres se lassant le premier, avait cessé de le réclamer, jusqu'au temps où le roi Urien partit pour Rome, afin de confesser ses péchés à l'Apostole. Il était allé en pèlerin, faiblement accompagné. On le prit, on le conduisit devant Uterpendragon, qui le retint captif dans un de ses châteaux et ne voulut pas le recevoir à rançon. Bien plus, il avait fait dresser des fourches et menacé d'y pendre le roi de Gorre, s'il ne consentait à lui rendre hommage.

Urien dit qu'il aimait mieux mourir que de reconnaître un suzerain et dépendre d'un autre. Mais Baudemagus, auquel le royaume de Gorre était échu, fit ce que ne voulait pas faire le roi Urien: il rendit hommage et mérita de grandes louanges pour avoir sauvé la vie de son oncle, au prix de sa dépendance. Uterpendragon, mis en possession de la terre de Gorre, n'y trouva, par l'effet des guerres, qu'un petit nombre d'habitants. Le roi Urien, plus tard rappelé par ses anciens sujets, ayant reconquis son royaume avec l'aide du roi de Gaulle, il ne laissa la vie aux hommes du roi Uterpendragon qu'en les obligeant à demeurer dans le pays de Gorre, comme esclaves de ses barons et tels que sont les Juifs entre chrétiens[39]. De plus, il fit établir, sur les confins de son royaume et de celui de Bretagne, deux ponts étroits terminés des deux côtés par une haute et forte tour que devaient garder chevaliers et sergents. Sitôt qu'un Breton, chevalier, bourgeois, dame ou demoiselle, avait passé le pont, il devait jurer sur saints qu'il ne retournerait jamais, avant qu'un chevalier de la maison d'Artus n'eût pénétré de force dans les quatre tours.

Le roi Artus, au commencement de son règne, avait résolu de travailler à la délivrance de ses hommes; mais ses guerres et de nombreux incidents ne le lui permirent pas; et quand les aventures commencèrent, les Bretons retenus dans le pays de Gorre attendaient encore celui qui devait les affranchir.