Baudemagus, ainsi que nous avons dit, en succédant au roi Urien, avait fait dépecer les ponts et les avait remplacés par deux autres plus merveilleux, dont la garde était confiée à deux chevaliers de prouesse éprouvée. L'un de ces nouveaux ponts était de bois et n'avait qu'un pied et demi de large. Il était construit entre deux réseaux de cordes, à demi-profondeur de la rivière. On comprend la difficulté de passer à cheval sur un pont mouvant. L'autre, plus dangereux encore, était fait d'une longue planche d'acier effilée comme une épée. Le côté opposé au tranchant n'avait qu'un pied de largeur; il était fixé sur chacune des rives, et recouvert de façon à ce que la pluie ou la neige ne pût l'endommager.

Baudemagus avait un fils nommé Meléagan. C'était un grand chevalier bien taillé de membres et vaillant de son corps. D'ailleurs, il avait la barbe et les cheveux roux, et il était d'un orgueil extrême: pour rien qu'on pût lui remontrer, il n'eût renoncé à ses entreprises, quelque mauvaises qu'elles fussent. Son dédain de débonnaireté lui avait mérité le renom du plus cruel et du plus félon des hommes.

Il était venu à l'assemblée, le jour que Galehaut avait baillé sa terre au roi Baudemagus. Son intention était, non de prendre part au conseil, mais de voir Lancelot dont on lui avait raconté les prouesses. D'avance il le haïssait, indigné qu'on pût mettre la valeur d'un autre en balance avec la sienne. Il ne changea pas de sentiment après avoir vu Lancelot; et la nuit suivante il dit à son père:

«Votre Lancelot n'a ni les membres ni la taille d'un chevalier plus preux, plus vaillant que les autres.—Beau fils, répondit Baudemagus en branlant la tête, la grandeur du corps, la force des membres ne font pas le bon chevalier comme la grandeur du cœur. Tu n'obtiendras pas le renom de Lancelot, pour être aussi bien membré que lui; car on honore Lancelot pour être le plus preux de tous les chevaliers vivants; et il a ce renom dans toutes les terres.

«—Je ne suis pas, répond Meléagan, moins prisé dans mon pays qu'il ne l'est dans le sien; et puisse Dieu me laisser vivre assez pour trouver l'occasion de faire voir lequel de nous deux vaut le mieux.

«—Fils, tu trouveras aisément, cette occasion, si tu la cherches; mais ne l'oublie pas: tu n'es loué que dans ton pays, Lancelot est loué dans le monde entier.

«—Comment, s'il a tant de valeur, ne vient-il pas délivrer les exilés bretons de votre terre?

«—D'autres entreprises l'en ont détourné; il pourra bien l'essayer un jour.

«—À Dieu ne plaise, tant que je vivrai, que lui ou tout autre parvienne à les affranchir!

«—Laissons cela, beau fils; quand tu auras fait et vu autant que lui, peut-être garderas-tu plus de mesure.»