Ils en étaient là, quand Artus sortit avec les barons de Carmelide de la salle où le jugement venait d'être prononcé. Il s'assit, les barons se rangèrent à ses côtés. La reine se tint à part, ne laissant entrevoir aucune émotion. Et Bertolais, chargé de la parole, dit de façon à être bien entendu:

«Écoutez, seigneurs barons de Bretagne, le jugement rendu par le commandement du roi Artus, contre la femme qui avait été durant trop de temps sa royale compagne. Pour faire droit contre un tel forfait, la coupable devrait perdre la vie; mais nous devons avoir égard à l'honneur qu'elle eut longtemps, bien que sans droit, de partager la couche du roi. Il devra suffire à justice qu'elle soit dépouillée de tout ce qu'elle avait revêtu le jour de son mariage. Comme elle a porté couronne contre raison, les cheveux qui l'ont reçue seront coupés, ainsi que le cuir des mains qui l'ont posée sur sa tête. Les deux pommettes de ses joues sur lesquelles l'huile sainte fut répandue seront tranchées: dans cet état, elle s'éloignera de la terre de Logres, et se gardera de jamais reparaître devant notre sire le roi.»

Grande fut l'indignation de messire Gauvain et des barons de Logres, en entendant la sentence. Chacun à l'envi déclara qu'il ne siégerait jamais dans une cour où tel jugement avait été dressé. Mess. Gauvain dit le premier: «Si monseigneur le roi n'y avait eu part, ceux qui l'ont consenti seraient à jamais honnis.» Autant en dit mess. Yvain: Keu le sénéchal alla plus loin encore en déclarant qu'il était prêt à combattre le meilleur, sauf le roi, des chevaliers qui avaient eu part à une aussi odieuse sentence. Au milieu d'un tumulte croissant, Galehaut regarda son ami et lui fit le signe dont ils étaient convenus. Aussitôt Lancelot fend violemment la presse des barons, sans demander qu'on lui ouvre passage; il trouve sur son chemin Keu le sénéchal qui voulait se porter défenseur de la reine, il le fait rudement tourner sur lui-même en le saisissant au bras. Keu furieux s'élance une seconde fois devant lui: «Arrière! crie Lancelot, laissez à meilleur que vous le soin de garder la reine.—Meilleur? dit Keu.—Meilleur.—Et lequel?—Vous le verrez bientôt.» Puis détachant l'agraffe du riche manteau qu'il portait, il ne regarde pas qui le relève et s'avance en tunique jusqu'au siége du roi: «Sire, dit-il, j'ai été votre chevalier, compagnon de la Table ronde; cela, par votre grâce, dont je vous remercie. Je vous demande de m'en tenir quitte.

«—Comment! beau doux ami; parlez-vous sérieusement?

«—Oui, sire.

«—S'il plaît à Dieu, vous ne le ferez pas; Quoi! Vous renonceriez à l'honneur auquel tant d'autres aspirent!

«—J'y suis résolu, sire, je n'entends plus être de votre maison.

«—Si vous n'avez égard ni à mes prières ni à celles de tous ces barons, voici ma main, je vous quitte de tous les liens d'homme lige auxquels vous étiez tenu envers moi.

«—Maintenant, sire, en mon nom, en celui de maints chevaliers ici présents, je demande qui a fait le jugement rendu contre l'honneur de ma dame la Reine?

«—C'est moi, répond vivement le roi, et je ne pense pas qu'il y ait un homme disposé à le trouver sévère: avec plus de raison l'estimerait-on trop doux. Mais pourquoi le demander?