«—Parce que je déclare parjure et déloyal quiconque a pris part à ce jugement. Et je suis prêt à le montrer contre lui, ou contre la cour tout entière.
«—Écoutez-moi, Lancelot: je n'ai pas oublié vos grands services; quelque chose que vous disiez, je ne puis vous haïr. C'est pourtant grande audace à vous de fausser mon jugement, et je ne doute pas que vous ne trouviez un champion qui vous en fasse repentir.
«—C'est ce qu'on verra bien, car je suis prêt à montrer la fausseté du jugement, non pas contre un seulement, mais contre les deux meilleurs chevaliers qui voudront en soutenir la droiture; et si je ne les force à confesser le parjure, je veux que l'on me pende par la gueule!
«—Oh! bien,» interrompit alors Keu, «je pardonne à Lancelot l'outrage qu'il vient de me faire. Il est assurément ivre ou en démence, quand il veut seul combattre deux chevaliers.
«—Sire Keu, sire Keu, reprend Lancelot, enflammé de courroux, dites ce qu'il vous plaira: mais apprenez que je suis prêt à défendre la reine, non contre deux, mais bien contre les trois meilleurs chevaliers qui prirent part au jugement. Sachez de plus que, pour le royaume de Bretagne, vous ne devriez pas consentir à être le quatrième. J'espère, sénéchal, que le roi ne s'opposerait pas à vous voir joint aux champions du jugement que j'ai déclaré faux et infâme.
«—À Dieu ne plaise, dit le roi, que trois se réunissent contre un seul, quand il est arrivé si souvent à mes chevaliers de combattre seuls contre trois des autres pays!»
Mais les barons de Carmelide indignés de voir leur jugement faussé, relevèrent l'appel et déposèrent les gages. Le roi cependant résistait encore: «Vous ignorez, leur disait-il, que Lancelot est un des meilleurs chevaliers du monde; et je ne voudrais pas, au prix de mon royaume, le voir mourir honteusement.—Sire, dit Lancelot, il faut que la bataille ait lieu; car je soutiens que le jugement est faux, et que tous ceux qui n'ont pas craint d'y prendre part ont fait acte de félonie.»
Alors il s'agenouilla et tendit ses gages au roi, qui dut malgré lui consentir à l'épreuve. Les barons de Carmelide choisirent leurs trois meilleurs chevaliers, hauts de taille, larges d'épaules; le plus vieux ayant à peine quarante ans. Le combat fut fixé au dimanche suivant, le premier après la Pentecôte.
La reine en attendant le jour qui devait décider de son honneur et de sa vie, fut reconduite à l'hôtel qu'elle avait choisi, par ses chevaliers qui ne pouvaient s'empêcher de craindre l'issue d'un combat aussi inégal[45].