Comme ils approchaient de la Bretagne, Galehaut la rejoignit, et là, en présence de messire Gauvain: «Ma dame, lui dit-il, bien que vous deviez être séparée du roi aussi longtemps qu'il plaira à Dieu, vous avez toujours été si courtoise et si gracieuse envers les barons qu'il n'en est pas un qui voulût abandonner votre service. Pour ce qui est de moi, je vous offre, en présence de monseigneur Gauvain, la plus belle de mes terres, plaisante d'aspect, riche de fond et garnie de forteresses: là, vous n'aurez rien à craindre du mauvais vouloir de la nouvelle reine.
«—Grands mercis, Galehaut, répondit la reine; mais je ne puis recevoir aucun honneur sans le congé du roi mon seigneur. S'il lui a plu de me répudier, je n'en suis pas moins tenue de faire ce qu'il ordonnera.»
Le lendemain, Genièvre appuyée sur le bras de Galehaut attendit Artus au sortir de la chapelle, et tombant à ses genoux: «Sire, vous voulez que je m'éloigne; mais je ne sais où vous désirez que je me retire. Que ce soit au moins dans un lieu où je puisse sauver mon âme et n'avoir rien à craindre de mes ennemis! Si l'on me faisait honte étant sous votre garde, cette honte tomberait sur vous. Il ne tiendrait qu'à moi de recevoir en don une autre terre; on me l'offre par égard moins pour moi que pour vous; mais je ne la prendrai pas sans votre congé.
«—Quelle est cette terre, et qui vous l'a offerte?
«—Moi, sire,» répond vivement Galehaut. Je lui fais don de la plus belle et plus plaisante de mes seigneuries; c'est le Sorelois, où madame n'aura rien à redouter de personne.
«—J'en prendrai conseil,» répond le roi. Il assembla ses barons de Logres et leur exposa les offres de Galehaut. Messire Gauvain le prenant à part: «Sire, dit-il, vous le savez aussi bien que nous; madame n'est répudiée que parce que vous l'aurez voulu; elle ne l'avait pas mérité, et peut-être n'aurions-nous pas dû le souffrir: mais au moins nous vous avions donné un tout autre conseil; et quand le seigneur ne veut pas en croire ses barons, le blâme de la faute qu'ils ont voulu prévenir ne retombe pas sur eux. Mon avis maintenant est qu'au moins vous entendiez à la sûreté de madame: elle ne la trouverait pas dans vos terres; celle qui va prendre sa place ne manquerait pas de la persécuter: mais vous pouvez lui donner pour lieu de retraite le royaume d'Urien, ou le Léonois que tient mon père le roi Lot, ou la terre de Sorelois dont le grand prince Galehaut lui offre la seigneurie.»
Le roi n'avait pas eu le temps de répondre, quand un chevalier, grand ami de la nouvelle reine, demande à lui parler. Mess. Gauvain rentre dans la salle du conseil, et le roi voyant les yeux larmoyants du chevalier: «Qu'avez-vous, lui dit-il, et que fait la reine?
«—Sire, elle se désespère: elle a su que vous vouliez retenir votre concubine sur la terre de Bretagne; s'il en était ainsi, sachez que madame la reine en mourra de chagrin.—Hâtez-vous, répond le roi, d'aller la rassurer; je ne ferai rien qui puisse lui déplaire.» Et revenant à messire Gauvain: «Beau neveu, je reconnais que Genièvre ne peut demeurer ici, ni dans les terres de ma dépendance. Elle n'y serait pas en sûreté, et je ne veux pas sa mort. Qu'elle aille donc en Sorelois avec Galehaut: je l'y ferai bien accompagner de mes chevaliers.» Il revint parler au conseil et fit approuver ce qu'il lui plaisait de proposer.
Puis allant retrouver Galehaut: «Beau doux ami, lui dit-il, vous n'êtes pas mon homme, mais mon compain, mon ami. Je ne vous ai pas demandé pour Genièvre le don d'une terre: seulement, comme elle ne serait pas en sécurité dans mes domaines, je la confie à votre sens, à votre loyauté. Gardez-la comme votre sœur germaine, et promettez»moi, sur le grand amour que vous me portez, de ne rien entreprendre à son détriment et au danger de son honneur.»
Cela dit, le roi prit la reine par la main et la remit dans celles de Galehaut, et Galehaut promit de la garder comme sœur. Artus désigna les chevaliers qui devaient accompagner la reine, et qui la suivirent à l'hôtel qu'elle avait choisi.