«Sire, vous voilà engagé dans un nouveau mariage, dit mess. Gauvain au roi. En croyant sortir du péché, vous vous en êtes souillé, et de plus, vous avez perdu la compagnie de ceux qu'il vous importait le plus de garder. Lancelot et Galehaut ont renoncé à la Table ronde, ce que jamais n'avait encore fait un chevalier. Il faudrait au moins tenter de ramener Lancelot.
«—Je pense comme vous, beau neveu, et pour le retenir, il n'est rien que je ne sois prêt à faire, sauf de renvoyer ma nouvelle reine. Allons ensemble le mettre à raison.»
À l'hôtel de Galehaut, Artus et son neveu trouvent les deux amis, assis sur la même couche et qui se lèvent en voyant entrer le roi. Artus tend les mains vers Lancelot et le prie de lui rendre son amitié. Mess. Gauvain joint ses instances à celles du roi. «Bel ami Lancelot, dit Artus, vous avez plus fait pour moi que je n'ai pu faire pour vous. Vous étiez compagnon de la Table ronde; je n'aurai plus un moment de joie si vous ne consentez pas à le redevenir. Oubliez vos ressentiments, cher sire, et demandez-moi la moitié de mon royaume; je vous offre tout ce qui pourra vous plaire, mon honneur sauf.
«—Sire, répond Lancelot, je n'ai pas de ressentiment, et je ne tiens pas aux terres que je n'ai pas droit de gouverner; mais rien ne saurait me faire demeurer, j'ai juré de partir sur la messe que j'ai entendue ce matin.»
Ces mots avertirent le roi qu'il n'avait rien à espérer; il se retira la tête baissée, le cœur oppressé, et de la nuit il ne put fermer l'œil. Enfin, il se souvint de ce que Lancelot avait dit à la reine, qu'il ne refuserait jamais rien à celle qui l'avait gardé durant sa maladie.
Et le matin, quand Galehaut vint prendre congé, le roi et la reine montèrent pour les convoyer. Le roi s'approchant du palefroi de la reine: «Dame, lui dit-il, je sais que Lancelot vous aime assez pour ne vous refuser rien de ce que vous lui demanderez. Veuillez, si vous désirez jamais revenir à moi, le prier de rester compagnon de la Table ronde; vous obtiendrez facilement de lui ce qu'il nous a d'abord refusé.»
La reine écoute, sans paraître émue ni surprise de ce que le roi dit du grand amour de Lancelot pour elle. Elle lui répond: «Sire, il faudrait en effet que Lancelot me portât bien grande affection, pour accorder à mes prières ce qu'il aurait refusé aux vôtres. Mais il faut craindre de causer le moindre ennui à ceux qui nous aiment. Si je vais lui persuader de rester dans votre compagnie, ne me priverai-je pas de la sienne? Il m'a pourtant mieux servie que ceux dont je devais attendre le plus d'amour et de protection. Je vous avais toujours été épouse soumise et dévouée; et vous m'avez fait condamner au supplice, dont la grande prouesse de Lancelot m'a seule préservée. Il s'est souvenu du seul bien que j'avais pu lui faire devant la Roche aux Saisnes, ce que j'aurais fait pour tout autre chevalier. Et quand il vous a vu si vite oublier les grands services qu'il vous avait rendus; quand vous l'avez laissé combattre seul contre trois forts chevaliers pour me défendre de la dernière honte, il n'est pas à croire qu'il tienne à demeurer dans votre cour au nombre de vos compagnons, au lieu de suivre Galehaut et celle qui lui doit l'honneur et la vie.»
Elle se tut: le roi, confus d'être si bien éconduit, se rapprocha de Galehaut. Pour l'éviter, Lancelot avait pris le devant et chevauchait à distance. Artus enfin en les recommandant à Dieu chargea mess. Gauvain d'accompagner la reine jusqu'au terme de son voyage. Ils arrivèrent en Sorelois où par les soins de Galehaut, Genièvre reçut l'hommage des barons. Mess. Gauvain prit congé de la reine après l'avoir vue revêtue des honneurs de la royauté.
Aussitôt après les fêtes de la nouvelle investiture, la reine prit à part Lancelot, Galehaut et la dame de Malehaut qui n'avait pas voulu vivre loin d'eux. «Lancelot, dit-elle, me voilà séparée de mon seigneur le roi. Bien que je sois la vraie reine de Logres, fille du roi et de la reine de Carmelide, je dois expier le péché que j'ai commis en partageant la couche d'un autre que mon seigneur. Mais pour un preux tel que vous, beau doux ami, quelle dame eût rougi d'une telle faute, et n'eût pas trouvé grâce au moins devant le monde! Toutefois, le Seigneur Dieu n'a pas égard aux règles de courtoisie, et le moyen d'être bien avec lui n'est pas d'être bien avec le siècle. Je vous demande un don, Lancelot: laissez-moi me garder mieux que je n'ai fait quand je courais danger d'être surprise. Au nom de l'amour que vous me devez, j'entends qu'ici vous ne réclamiez de moi rien au delà du baiser et de l'accoler. De cela, je vous en fais réserve; et, plus tard, quand il en sera temps et lieu, je ne refuserai pas le surplus. Ne soyez pas en peine de mon cœur; il ne peut être à un autre, quand bien même je le voudrais. Cher doux ami, sachez que j'ai dit à monseigneur le roi, quand il vint m'engager à vous demander de rester à la cour, que j'aimais autant et mieux la compagnie de Lancelot que la sienne.
«—Dame, répond Lancelot, ce qui vous plaît ne saurait me déplaire. Votre volonté est ma règle: de vous dépendront toujours et mon cœur et mes joies.»