Telles furent les conventions proposées par la sage reine, et Lancelot n'essaya pas de les enfreindre.
LXXII.
Mais que se passait-il en Bretagne, où séjournait encore le roi Artus? L'effet du breuvage que continuait à lui servir la fausse Genièvre l'entretenait dans son funeste aveuglement. Peu lui importait le mécontentement de ses barons: il se montrait partout avec elle, il partageait sa couche quand il ne tenait pas haute cour. Cependant, la nouvelle de l'injuste disgrâce de la véritable reine Genièvre s'était répandue jusqu'au delà des mers. L'apostole Étienne en avait été informé, et ne pouvant approuver qu'un si grand roi répudiât celle qu'il avait épousée devant Sainte Église, avant que n'eût été prononcée la nullité de son mariage[50], il envoya en Bretagne un cardinal pour faire cesser un tel scandale. Le roi Artus fut sourd aux remontrances du légat de Rome, comme il l'avait été à celles de ses barons; si bien que tout le royaume de Bretagne fut mis en interdit et demeura pendant vingt-neuf mois privé des Sacrements.
Mais il arriva qu'un jour la fausse reine, qui résidait à Bredigan, se sentit prise d'une grande douleur dans tous ses membres. Elle perdit ses forces; ses pieds devinrent gonflés et remplis de pus: il ne lui resta plus que l'usage des yeux et de la langue. Le roi manda les meilleurs mires de son royaume; aucun d'eux ne sut découvrir la cause de la maladie ni les remèdes qu'on y pouvait opposer. Ce fut pour Artus un grand sujet de chagrin; mais il avait soin de le dissimuler, sachant combien les prud'hommes de sa maison étaient peu disposés à partager ses inquiétudes.
Messire Gauvain lui dit un jour: «Sire, on vous blâme grandement de mener une vie si peu royale: vous paraissez éviter la compagnie de vos barons, tandis que vous étiez toujours prêt, autrefois, à donner le signal des divertissements. Nous n'allons plus en bois, en rivière; les fêtes ne succèdent plus aux fêtes; nous passons tout notre temps en sombres rêveries.—Vous parlez bien, répond Artus; et j'entends changer de conduite. Demain nous partirons pour Kamalot; nous irons en bois avec nos chiens, quinze jours durant; au retour nous volerons en rivière.»
En effet le roi se rendit le lendemain dans la forêt de Kamalot, si plantureuse en bêtes fauves. La poursuite d'un énorme sanglier les occupa jusqu'à Nones. La bête descendit dans un vallon, remonta un tertre embarrassé de ronces et de broussailles, puis, épuisée de fatigue, attendit les chiens qui l'entourèrent furieux sans oser l'approcher. Le roi descendit de cheval et de sa courte épée lui donna le coup mortel. Comme on faisait la curée, ils entendirent le chant d'un coq; c'était l'indice d'une maison peu éloignée. Le roi, qui avait faim, remonte accompagné de mess. Gauvain et des autres compagnons de la chasse. Ils ne chevauchent pas longtemps sans entendre sonner une cloche: ils avancent de ce côté, et bientôt se trouvent devant un ermitage. Le roi descend, les valets frappent à la porte; un homme vêtu de blanc vient leur ouvrir.
«Frère, lui dit le roi, avez-vous un abri couvert assez grand pour ma compagnie, et pouvez-vous nous donner à manger?—Non, répond le rendu; mais à quelques pas d'ici se trouve un hôtel établi pour recevoir les passagers.» Il les conduit aussitôt devant une grande maison de bois où, pendant que le feu s'allume, les tables sont dressées. Le clerc retourne annoncer à l'ermite que le roi Artus s'était arrêté avec ses gens dans la maison des passagers. «C'est là, dit l'ermite, ce que j'espérais.» Sans perdre de temps, il revêt les armes du Seigneur-Dieu et commence à chanter sa messe. Cependant, le roi était au manger: dès le second morceau, voilà qu'il sent une violente douleur, comme si le cœur allait lui voler de la poitrine. Il tombe, ses yeux tournent, il perd connaissance. Les chevaliers le relèvent effrayés, mess. Gauvain le prend dans ses bras; enfin, il revient à lui et demande à grands cris un confesseur. Mess. Yvain et Sagremor retournent à l'ermitage, comme le prêtre achevait le service; ils lui content la maladie subite du roi et le supplient de ne pas perdre un instant. L'ermite avait encore dans les mains le Corpus Domini[51]: «Dieu, dit-il en suivant le chevalier, soit loué du mal qu'il envoie au roi! Je vois que ma prière a été entendue.»
Artus en le voyant fait effort pour se lever: «Qui êtes-vous? demande le prud'homme.—Hélas! un malheureux; j'ai nom Artus, indigne roi de Bretagne, chargé des grands maux que j'ai faits à la terre et à mes hommes. Je vous ai envoyé querir pour confesser et recevoir mon créateur.—Roi, je veux bien ouïr ta confession; mais n'espère pas recevoir ton sauveur. Je le refuse au plus grand des pécheurs, très-justement excommunié. Tu as délaissé ta femme épousée; tu en tiens une autre contre Dieu, raison et Sainte Église; tant que tu seras en tel péché, nul bien ne te peut venir.»
Le roi se mit à pleurer tendrement. Dès qu'il put parler: «Beau sire, vous tenez la place de Dieu; apprenez-moi ce que je dois faire pour sauver mon âme. Je reconnais que rien de bon ne m'est advenu depuis l'éloignement de ma première femme. Cependant, en la renvoyant je n'ai pas cru mal faire; les gens du pays m'avaient juré qu'elle n'était pas ma droite épouse; il est vrai que Sainte Église n'a pas dénoué ce qu'elle avait noué.—Le conseil, reprit le religieux, que j'ai à te donner, c'est de faire réparation à l'Église. Si tu as eu raison d'agir ainsi que tu as fait, elle t'absoudra; si elle confirme ton premier mariage, il te faudra renoncer au second.—Je ferai ce que vous demandez.»
Il commence à confesser tous les péchés qu'il avait sur le cœur. Quand il eut fini, les barons furent rappelés, et le religieux en élevant la voix dit: «Artus, je te connais mieux que tu ne penses. J'ai nom Amustant, autrefois ton chapelain. Je vins du royaume de Carmelide avec Genièvre, la fille du roi Léodagan, et jusque-là je ne l'avais jamais quittée[52]. Personne ne sait mieux que moi quelle est des deux la véritable héritière.» Artus, après avoir écouté l'ermite, demanda qu'on le laissât reposer; il s'endormit et se trouva au réveil aussi sain de corps qu'il eût jamais été.