Il retourna à Kamalot dans la compagnie du bon religieux; et, le jour suivant, un messager arriva de Bredigan pour lui annoncer que la reine désirait le voir, parce qu'elle se croyait bien près de mourir. Le sage Amustant lui conseilla d'y aller et insista pour le suivre. «Vous ferez, lui dit-il, semondre tous vos hommes, ils ne seront pas de trop.» Tous arrivèrent le matin à Bredigan; le roi ne descendit pas dans la maison de la fausse reine, il évita même de lui parler la nuit ni le lendemain. Au point du jour, l'ermite lui chanta la messe, il entendit encore celle du Saint-Esprit et, au sortir du moutier, il alla voir la reine, qui exhalait une puanteur si horrible que sans le secours des aromates nul n'aurait pu l'approcher.

Il avança vers sa couche et lui demanda comment elle se trouvait.—«Mal,» dit-elle d'une voix claire; «les mires n'entendent rien à ce que j'ai: je souhaiterais qu'on voulût bien me conduire à Montpellier[53]: une fois en mer je n'en sortirais que pour entrer dans la ville.—Dame, le voyage augmenterait votre malaise, et vous pourriez mourir dans la traversée. Il importe que vous soyez confessée, et justement, j'ai amené un clerc prud'homme qui saura bien vous conseiller.» Elle fit signe qu'elle souhaitait de le voir, et l'ermite se présenta prêt à ouïr sa confession. Pendant qu'il l'écoutait à part, un chevalier vint annoncer au roi que le vieux Bertolais était en danger de mort et demandait à lui parler en présence de ses barons.

Le roi Artus suivit le messager, pendant qu'Amustant exhortait la fausse reine. «Dame, vous êtes en aventure de mort: ce serait trop de perdre l'âme en même temps que le corps, et vous savez que nul ne peut être sauvé sans vraie confession.—Sire, répondit-elle, vous voulez sauver mon âme, mais je n'en vois pas le moyen. Je suis de toutes les femmes la plus déloyale et la plus perfide. J'ai tant fait que le preux et bon roi Artus a, pour moi, délaissé sa loyale épouse, la fleur de toutes les dames du monde. Dieu la venge aujourd'hui, en m'ôtant l'usage de mes membres; mais il ne me punit pas autant que je le méritais.» Elle lui conte alors toutes les circonstances de la trahison. «Dame, dit Amustant, je vous ai bien écoutée; mais je crains que vous ne refusiez de faire ce qui conviendrait.—Je veux tout ce que vous ordonnerez.—Eh bien! si vous voulez trouver grâce devant Dieu, il faut qu'en présence de ses barons vous fassiez au roi l'aveu de ce que vous avez controuvé, sans en rien cacher ni affaiblir.—Est-ce le moyen de sauver mon âme?—Je le crois.—Je le ferai donc.»

D'un autre côté, les chevaliers avaient suivi le roi autour du lit de Bertolais; ils apprirent de sa bouche comment il avait fait la trahison. Il avait donné le conseil de surprendre le roi, de le retenir en prison et de lui faire entendre que la demoiselle de Carmelide était la véritable reine. «Sire, ajouta-t-il, la malheureuse qui se meurt a fait à ma prière tout ce qu'elle a fait de criminel. Prenez de moi la vengeance la plus cruelle et la plus juste, mon âme en sera d'autant allégée; car tout ce que mon corps souffrira dans ce monde lui sera compté dans l'autre.»

Le roi se signa en entendant ces aveux qui réjouirent grandement ses barons.

«Ah sire! dit mess. Gauvain, je vous disais bien que si l'on avait suivi votre intention, ma dame eût souffert le dernier supplice. Mais enfin Dieu aidant et Lancelot, le temps a découvert la vérité.»

Comme ils en étaient là, on avertit Artus que la fausse reine à son tour voulait lui parler. En le voyant approcher entouré de ses hommes, elle fondit en larmes et cria merci; puis elle exposa la trahison à laquelle Bertolais l'avait entraînée. Tous s'émerveillaient de ce qu'un cœur de femme pouvait renfermer de malice et de perfidie[54]. Le roi demande au religieux ce qu'il convenait de faire des deux coupables. «Sire, il faut attendre que tous vos barons de Logres et de Carmelide soient réunis; il leur appartient connaître d'un si grand crime et d'en dresser le jugement.» Le roi trouva bon l'avis, et mess. Gauvain se hâta d'envoyer à la véritable reine un messager qui l'informât de ce qui venait d'arriver, et dut l'engager à revenir. «Jamais, lui mandait-il, reine n'aura été reçue à plus grand honneur que vous ne serez par le roi et par tous les barons et chevaliers.»

Les barons de Logres, rassemblés à Bredigan pour prononcer sur le sort de Bertolais, décidèrent qu'il méritait le plus dur supplice; mais à la prière du sage Amustant, le roi consentit à le faire conduire, en attendant le jugement, dans un vieil hôpital. Quant aux barons de Carmelide qui avaient condamné la véritable reine, rien ne peut se comparer à leur effroi, en apprenant la façon dont la trahison de leur demoiselle avait été découverte. Ils se rendirent en Sorelois et, arrivés à Sorehau où résidait la reine Genièvre, ils quittèrent leurs palefrois, tranchèrent les avant-pieds de leurs chausses et rognèrent les longues tresses de leurs cheveux; puis tombant aux genoux de la reine, ils crièrent merci: «Dame, prenez de nous telle justice qu'il vous plaira; exilez-nous de la terre que nous occupons, mais pardonnez-nous d'avoir suivi trop aveuglément le conseil du méchant Bertolais.»

La reine, douce et débonnaire de sa nature, eut grande pitié d'eux. Elle pleura, les releva l'un après l'autre et leur pardonna leur méfait.

Le roi tint ensuite à Carduel une grande cour: il voulait faire oublier le blâme dont il avait si injustement couvert la bonne et sage reine Genièvre; mais il hésitait toujours à livrer la demoiselle de Carmelide au jugement des barons, si bien que trois semaines passèrent et qu'elle finit de sa belle mort, en grande douleur et repentir. Artus couvrit le chagrin qu'il en ressentait; l'Apostole leva l'interdit prononcé sur la terre de Bretagne, et rien ne dut plus retarder le retour de la reine. Artus envoya pour la redemander le frère Amustant, l'archevêque de Cantorbery, l'évêque de Winchester et dix tant rois que ducs. Amustant raconta à la reine les aveux et la mort de la demoiselle de Carmelide en ajoutant que le roi Artus désirait grandement la revoir. Elle écouta tout cela sans trop laisser voir la joie qu'elle en ressentait; puis elle envoya semondre ses barons de Sorelois. Après avoir annoncé les nouvelles à l'assemblée, elle prit à part Galehaut et son compagnon: «Dites-moi ce que je dois faire, beaux amis; vous voyez que les barons de Logres sont venus me redemander: la fausse reine est morte, et le roi sait maintenant qu'il m'a épousée par devant Sainte Église. Quoi qu'il en soit, je ne répondrai pas sans votre conseil.—Dame, répond Lancelot, notre conseil sera toujours votre volonté; mais ceux-là ne vous aimeraient pas qui vous engageraient à refuser l'honneur et la seigneurie de Bretagne, qui vous appartiennent. Le roi Artus, malgré ses torts, est le premier des preux: vous seriez donc blâmée d'hésiter à le rejoindre, et de préférer répondre à ce que pourraient désirer vos amis. Ceux-ci doivent oublier leur propre intérêt pour ne voir que l'honneur et le devoir de la dame en laquelle ils vivent plus qu'en eux-mêmes.