«—Et vous, Galehaut, de qui j'ai reçu tant d'honneur, que me conseillez-vous?—Dame, si vous nous restiez, vous pensez la joie que j'en aurais; mais il serait mal à propos de vous donner ce conseil. Je suis de l'avis de Lancelot. Nous n'avons à souhaiter qu'une chose, c'est de ne pas être oubliés et de conserver vos bonnes grâces.»

La reine vit avec joie que ses amis lui donnaient le conseil qu'elle se croyait tenue de suivre. Deux sentiments partageaient son âme; amour pour Lancelot, dévouement pour le roi. Elle ne s'abusait pas sur la difficulté de concilier la voix de son cœur et le cri de sa conscience. La plus sage, la plus belle et la meilleure des femmes n'avait pas eu de défense contre le plus sage, le plus beau, le plus preux des hommes. Hors ce seul point, elle eût livré son corps et son âme pour le roi son époux, auquel elle gémissait de ne pas s'être uniquement donnée. Maintenant, elle serre dans ses bras tour à tour Galehaut, Lancelot et la dame de Malehaut; ils confondent leurs larmes. Le lendemain, elle fait demander les barons de Sorelois pour les délier du serment qu'ils lui avaient prêté et qu'ils renouvelèrent en faveur de Galehaut. Grand fut le deuil de son départ parmi les dames, les demoiselles et tous ceux de la terre de Sorelois.

Elle avait séjourné comme leur reine deux ans et un tiers, depuis la Pentecôte jusqu'à la fin de février de la troisième année. Quand ils approchèrent de Carduel, Galehaut et Lancelot rencontrèrent le roi Artus, venu au-devant de la reine. Le roi leur fit le meilleur visage du monde, bien qu'il ne fût pas encore consolé de la mort de la demoiselle de Carmelide. Mais de tous ceux qui témoignèrent leur joie du retour de la reine, nul ne fut aussi ravi que messire Gauvain; il courut vers elle les bras ouverts, et ne pouvait se lasser d'embrasser et baiser Lancelot et Galehaut.

Et Galehaut dit au roi: «Sire, je vous rends la dame que vous aviez confiée à ma garde. Si je n'ai pas tenu ce que j'avais promis, que Dieu et les sept Saints de cette église ne me soient jamais en aide!» Et il tendait les mains vers la chapelle. «Je le crois, beau doux ami, répondit le roi; il ne sera jamais en mon pouvoir de reconnaître ce que vous avez fait pour moi. J'aurai pourtant à vous demander un nouveau bienfait.» Il disait cela tandis que Lancelot restait volontairement à l'écart pour s'abandonner à ses tristes pensées; car il prévoyait que la compagnie de la reine allait lui être ravie. Galehaut, de son côté, craignait de perdre son ami, il avait néanmoins prié la reine d'user de tout son crédit sur Lancelot pour le déterminer à reprendre son ancienne place dans la maison du roi, parmi les compagnons de la Table ronde.

Le soir même, le roi et la reine furent réunis devant Sainte Église, par les archevêques et évêques de la Grande-Bretagne. Mais Lancelot ne pouvait partager la joie publique; il demanda congé à la reine et retourna en Sorelois, sans en donner avis au roi.

À deux jours de là, le roi prit à part Galehaut et la reine: «Je vous prie, leur dit-il, sur la foi et l'amour que vous me portez, de faire en sorte que Lancelot me pardonne et me rende sa compagnie.—Je lui parlerai, dit Galehaut, mais il n'est déjà plus ici; depuis trois jours il a repris le chemin de mon pays.—J'en suis marri, dit le roi, je pensais lui faire cette demande à lui-même, après vous avoir parlé. Il a tant fait pour la reine qu'il n'aurait pu lui refuser.—Ah! Sire, dit alors la reine, je ne trouve pas qu'il ait tant fait pour moi; ne vient-il pas de partir sans nous demander congé? Pourtant, j'aime mieux qu'il s'en soit allé ainsi que si je l'avais vu refuser ma requête.—Madame, dit Galehaut, il faut beaucoup supporter d'un prud'homme tel que Lancelot: Dieu lui a donné un cœur qui ne peut oublier les services rendus ni les injures reçues. Je l'en ai bien souvent repris, et je n'ai pu jamais rien gagner sur lui. Il tient à grand dépit la conduite du roi qui n'aurait pas dû soutenir l'accusation et le contraindre à fausser le jugement des barons de Carmelide.»

Le roi écoutait et reconnaissait volontiers ses torts; car il se sentait un penchant très-vif pour Lancelot, comme on put le voir en maintes occasions. Longtemps même, on tenta vainement de lui donner des soupçons sur la nature des sentiments de la reine.

«Quoique Lancelot puisse faire, disait-il, jamais il ne dépendra de moi de le haïr. Il faut donc que vous l'apaisiez, compain Galehaut, si vous désirez que mon cœur soit à l'aise. Tout ce qu'il voudra demander, je jure sur les Saints et devant vous de l'accorder.» Galehaut promit de revenir avec Lancelot pour les fêtes de Pâques; la reine à son tour, dès que le roi fut éloigné, le conjura de ramener l'ami dont elle attendait toutes ses joies. «Et ne craignez pas de perdre sa compagnie; je saurai bien vous la conserver telle que vous en jouissiez dans vos îles lointaines.»

Galehaut partit le lendemain. Quand il fut arrivé en Sorelois il conta à Lancelot ce qui s'était passé entre le roi, la reine et lui. À la mi-carême ils revinrent à la cour, et ils trouvèrent, à la Pâque fleurie, le roi Artus dans un de ses châteaux nommé Dinasdaron[55]. L'usage d'Artus était de ne pas monter à cheval durant la semaine peineuse. En revoyant Lancelot il eut une joie que la reine ne ressentit pas moins vivement. La semaine passa en prières: le jour de Pâques, le roi revint à la charge auprès de Galehaut. De son côté la reine Genièvre manda Lancelot: elle l'embrassa à la vue de ceux qui se trouvaient dans ses chambres; puis elle le prit par la main, avertit la compagnie de s'éloigner, et ne retint que lui, Galehaut et la dame de Malehaut. «Beau très-doux ami, lui dit-elle, la chose en est venue à ce point qu'il faut vous accorder avec le roi. Je le veux, Galehaut le veut également. Sachez bon gré à mon seigneur de son désir d'être votre ami. Il m'a commandé de vous offrir ce qu'il vous plairait demander: mais je le sais; de tous les biens, celui que vous possédez vaut à vos veux le demeurant: toutefois, j'entends que vous ne vous rendiez pas sans résistance. Ainsi, vous recevrez d'un air chagrin la prière que je vous ferai; nous tomberons à vos genoux, Galehaut et moi, mes dames et mes demoiselles. Alors, vous céderez et vous vous abandonnerez à la volonté du roi.

«Ah! ma dame, dit Lancelot en pleurant, le moyen de vous voir agenouillée devant moi? Épargnez-moi cette douleur.—Non, Lancelot, il me plaît qu'il en soit ainsi.» Lancelot n'ose plus insister.